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Comme à la maison

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Daënor Sauvage

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Elle m’est apparue un mois de Novembre, triste, sous une pluie battante. C’était un jour sans : réunion interminable au bureau le matin, repas tiède le midi, application incompréhensible et impossible à débugger l’après-midi, tempête comme en pleine mer le soir. Un lundi, en pire. C’est en sortant du tramway que je l’ai vue pour la première fois, elle et ses grands yeux ronds, où tout l’Univers scintillait. J’ai regardé à ma droite, puis à ma gauche. Chacun rentrait chez soi, chacun vaquait à ses occupations. Elle était seule, et me regardait sans ciller, sans se protéger du vent, sans peur. Les rafales lui faisaient cligner les yeux, tout au plus. Me connaissait-elle ? Me désirait-elle ? Une fois de plus, je balayais les alentours, mais cette fois, l’agitation s’en était allée rejoindre le confort de son habitation. La chaleur du radiateur, le crépitement du feu sous la poêle. J’étais debout, seul avec ma conscience, et elle attendait, en face, à quelques mètres de moi. Elle me fixait toujours, sans un mot, sans un signe... Je regardai ma montre : il était tard, et ma to do liste s’allongeait dans ma tête à chaque seconde. Un combat sans pitié faisait rage dans ma petite tête : devais-je faire comme d’habitude ? Prendre à droite, longer le parc sur quelques centaines de mètres, attendre au feu rouge, éviter les flaques, me plaindre de la fiat garée sur le trottoir, arriver au pied de ma résidence, courir jusqu’à ma porte d’entrée, grimper les escaliers sur six étages, souffler un coup, sortir les clés et ouf, enfin, arriver à bon port ? Ou bien tout chambouler, aller la voir, oublier mon boulot, mes tâches et ma faim, et prendre un peu de réconfort, partager mon cœur et mon corps, auprès d’elle ?

Je pris ma décision, et marchai dans sa direction. J’écrasai une flaque, je filai droit avec mon parapluie, rempart contre les cieux zébrés d’éclairs. J’étais sans remords. Elle ne bougeait pas. Elle m’attendait, à n’en plus douter. Son visage s’étira quelque peu quand je fus à son niveau. Elle souriait, je crois. Je ne savais que dire, alors je l’ai prise avec moi, lui laissant une place sous mon grand parapluie noir. Elle déposa sa tête contre mon cou. Elle tremblait comme une feuille, presque paralysée de froid. Je la caressai doucement. « Tout va bien » lui disais-je. Et elle soufflait dans ma nuque un air chaud, un air de réconfort. « Chez moi ? » demandais-je. Elle leva les yeux, cherchant mon regard timide. Elle me déposa un baiser en signe d’approbation. Alors nous partîmes de l’arrêt de tram.

Tranquillement, nous prîmes sur la droite pour rejoindre le côté Est du Grand Parc. Nous longeâmes l’allée où chênes et hêtres centenaires se côtoyaient. Leurs ramures nous protégeaient des trop fortes rafales. Les flashes lumineux qui traversaient le ciel nous apparaissaient comme découpés, tel un immense puzzle, entre les branches et les feuilles des arbres gigantesques. A pas lents, nous nous approchions du carrefour, noyé sous le déluge. A ma grande surprise, le feu vert éclaira notre chemin, tel un phare dans cette nuit chaotique. Nous traversâmes le passage pour piétons, les sens en alertes pour ne pas se faire écraser par un chauffard. Nous continuâmes notre chemin dans un slalom incessant pour éviter creux et ornières. Je notai dans un coin de ma mémoire d’écrire un petit mot fleuri à l’adresse de notre mairie pour leur faire réparer cette foutue voirie. Ma compagne fortuite se serrait toujours contre moi, elle me laissait la guidée en toute confiance. Nous dépassâmes la voiture toujours mal garée, sans même une pensée pour son couard propriétaire. Nous arrivâmes presque sereinement à ma résidence, haute tour de béton des années glorieuses aux larges fenêtres qui amenaient courants d’air et facture énergétique exorbitante. Je sentis le cœur de ma conquête transi de froid s’accélérer, comme avant un danger imminent. Je ralentis mon pas, lui chuchotai quelques tendres mots d’affection. « Tu n’as rien à craindre petite beauté » ou encore « Tu pourras bientôt te réchauffer entièrement contre moi ». Nous grimpâmes ensemble les dizaines de marches qui nous séparaient de mon lit et de ma couette duveteuse. Clé dans la serrure, porte ouverte : elle me lâcha sans prévenir et bondit dans mon appartement. Je souris en la voyant se dandiner de la sorte, et la suivis avec un amusement non feint.

Tandis que mon invitée visitait les lieux sans attendre ma permission, j’en profitai pour me décrasser à la salle de bain. Je m’essuyai les cheveux pour leur redonner leur éclat blond des beaux jours, je me rinçai le visage et en pris le temps de d’inspecter ma barbe de trois jours. Je changeai ma tenue de bureau chemise cravate par un t-shirt bleu marine confortable s’arrêtant sur mon boxer en coton ultra doux. Un dernier coup d’œil sur ma stature musclée me fit rougir de pudeur. Mes souvenirs de premier rendez-vous remontaient à la surface avec la même ardeur que le désir d’aller retrouver ma belle. Quel idiot ! J’éteignis la lumière et prit la direction de la chambre. Ses traces de pas mouillés m’indiquaient qu’elle m’y attendait. Je déposai la main sur la poignée de la porte entre-ouverte et inspira sereinement. J’ouvris la porte délicatement. Elle était là, allongée de tout son long, son profond regard plongé dans le mien. Le poil soyeux, la queue caressant l’air, les pattes étendues, elle émit un puissant miaulement de bienvenue, de remerciement, d’amour. Je la rejoignis avec entrain, me glissant sous la couette bien chaude, où elle me rejoignit sans attendre, pour venir se caler dans mes bras. Elle cala sa queue contre mon torse, miaula encore une ou deux fois, puis cala son petit museau contre ma poitrine. Contre mon cœur. Ses yeux m’observaient, et tout son petit corps ronronnait de tendresse. Je lui baisai le front, et lui dis que tout allait bien. « Merci ».

PRIX

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Patrick Gibon · il y a
un chat cré coup de foudre sous la pluie froide et une chute ronronnante! bien vu, bel ouvrage!
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Daënor Sauvage · il y a
Merci Patrick !
Mes salutations,

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Albane Charieau · il y a
adorable, tout simplement adorable
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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Charieau,
merci pour le commentaire.
Mes salutations,

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Aurélien Azam · il y a
Mignon, même si la chute ne m'a pas vraiment surprise car tout s'enchainait trop joliment. Mais finalement, ce moment apaisant vaut bien mieux qu'une mauvaise compagnie. Et très bien écrit, comme usuellement, c'est fluide, concret et prenant. :)
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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Aurélien,
Heureux que ce côté mignon est pris le dessus sur la scène surprise, il est à mon sens presque plus important que le suspens instauré par son créateur. Finalement, les chats ont toujours le dessus ;)
Mes salutations,

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Irkomtheseb · il y a
Je me suis laissé embarqué totalement par l'écriture ... ça marche.
Si l'envie est là : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/d-apparitions-en-relation

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Daënor Sauvage · il y a
Bonsoir Irkomtheseb,
Merci pour le commentaire :)
Je passerai voir dès que j'ai un peu de temps !
Mes salutaitons,

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M. Iraje · il y a
Un texte au poil, tout en douceur ☺☺☺
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Daënor Sauvage · il y a
Bonsoir Miraje,
La douceur est fortement recommandée pour la santé :)
Mes salutations,

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Littlesurf · il y a
J'ai déjà lu des textes à chute surprenante, mais pour moi, pas de puce à l'oreille, ni sur la demoiselle ! J'ai marché.
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Daënor Sauvage · il y a
Bonsoir Littlesurf,
Je suis ravi de voir que le suspens arrive à tenir ! Merci !
Mes salutations,

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Clé des songes · il y a
C'est bien écrit, surprenant !
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Daënor Sauvage · il y a
Bonsoir Clé des songes !
Merci !
Mes salutations

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Lélie de Lancey · il y a
Je ne m'attendais pas à cette chute. Vous m'avez embarquée dès le début, pensant qu'il était subjuguée par ses grands yeux ronds, où tout l’Univers scintillait... Bravo !
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Daënor Sauvage · il y a
Bonsoir Lélie !
Mais le personnage était bel et bien subjugué par ses grands yeux ronds :)
Merci pour le commentaire !
Mes salutations

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Joëlle Brethes · il y a
Hihihi... J'ai d'abord trouvé que la belle n'était guère farouche et lui bien entreprenant, puis peu à peu, j'ai vu venir la chute !
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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Joëlle,
J'imagine que cette chute n'est pas le summum du suspens, mais content que ça vous ai plu !
Mes salutations,

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Joëlle Brethes · il y a
En fait, comme j'écris beaucoup et un peu de tout, j'ai déjà écrit un texte ambigu avec une chute similaire. C'est la raison pour laquelle j'ai eu soudain la puce à l'oreille ! ;)
Bonne soirée, Daënor.

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Pascale Bredy · il y a
J ' ai adoré votre histoire (la chute est incroyable ! ) et vous avez une très belle écriture......
Bonne continuation 😉

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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Pascale,
Merci pour le commentaire ! J'ai tenté de faire du mieux que je pouvais :)
Mes salutations,

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