Coma lundi

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Un livre ? Nadja, André Breton. Un texte ? Première soirée, Arthur Rimbaud. Un film ? Trainspotting, Danny Boyle. Une chanson ? I am the walrus, The Beatles  [+]

Image de Été 2018
J’ai l’impression de vivre dans un interminable « Blue Monday », comme enfermé dans les profondeurs obscures du premier jour de la semaine, un océan de solitude à traverser pour atteindre la terre ferme du prochain week-end. Le lundi, c’est la déprime assurée, l’insurmontable retour à la case départ avec le cœur lourd et la tête dans le bol. Devant la machine du boulot, le café fumant à la main, j’ai les yeux collés, le teint blafard et l’énergie d’un koala.

En jetant un œil par la fenêtre, je remarque que la météo alterne entre rideaux de pluie et trombes d’eau. En pensant à mon compte bancaire, je me dis que je ne suis pas le seul à basculer dans le négatif. En regardant mes chaussettes, je découvre que mon moral n’a pas eu peur de s’y installer. C’est lundi, une musique oppressante et des images en noir et blanc me balance une nouvelle vague de spleen.

Si Jean-Marc était là, il me dirait sans doute de prendre de la vitamine D et d’arrêter de m’apitoyer sur mon sort de petit privilégié. Mais aujourd’hui, je ne vais pas avoir la chance de bénéficier de ses précieux conseils. Depuis qu’un énorme chat de gouttière puant et agressif a eu la mauvaise idée d’explorer les combles de l’agence, de mettre la patte là où il ne fallait pas, de passer à travers une plaque abîmée du faux-plafond, de tomber pile-poil sur sa victime toutes griffes dehors en mode Wolverine et de tout saccager sur son passage, Jean-Marc est en arrêt de travail. « J’espère qu’il n’a pas la rage l’enfoiré, j’ai déjà suffisamment la haine », m’a précisé le rescapé de cette histoire à dormir debout.

En sortant mon regard perdu dans le double expresso, j’aperçois Héléna qui se dirige lentement vers moi avec son mug « Silence, je réfléchis ! » bien en évidence. Du coup, je hoche la tête sans un mot pour la saluer et cette situation semble lui convenir. D’ailleurs, si elle avait une minute à m’accorder entre sa pause méditation, sa pause-thé-pas-café-merci et sa pause-salade-vegan-au-quinoa, je pourrais peut-être me confier à elle. Malheureusement, elle a ajouté à son planning une activité qui consiste à s’enfermer dans son bureau, le casque vissé sur la tête, pour écouter le bruit de la pluie sur un petit duo guitare-flûte. « Tu vois, je ferme les yeux et je fais un break. » Elle m’a aussi fait remarquer l’autre jour qu’un employeur au Honduras avait obligé ses salariés à porter des couches durant leur service pour ne pas nuire à leur productivité. Je la revois soupirer et sortir prendre l’air pour évacuer cette information anxiogène.

Un peu plus loin, Geneviève s’active comme d’habitude dans ses tâches quotidiennes, avec détermination et professionnalisme. Le seul problème, c’est le bruit du fax qu’elle utilise à longueur de journée. Car notre future jeune retraitée n’a pas souhaité disposer d’un poste informatique et d’une boîte mail pour l’aider dans ses missions. « Je n’ai plus l’âge d’apprendre et c’est très bien comme ça ! » On a échappé de justesse au retour de la machine à écrire, mais on subit tout de même le son du modem 56k ravivant, ou non, le côté nostalgique de chacun.

Sans oublier Théo, le stagiaire de troisième, qui vient de se faire coincer par Geneviève pour un topo complet autour du télécopieur. Immergé depuis peu dans le monde professionnel, le jeune observateur trimballe avec lui une sorte d’effroi permanent dans les yeux. Chewing-gum en bouche et smartphone scotché à la main, il a pour habitude de se promener dans les couloirs, sans but précis, probablement à la recherche d’une fenêtre pour s’échapper. Curieux comme pas deux, il a posé deux questions en quatre jours d’errance, soit une prise de parole environ toutes les quatorze heures. Et bizarrement, son rapport de stage est redouté comme un impitoyable audit, aussi bien par la naïveté de son analyse que par la divulgation de notre réalité en interne.

Compte tenu du vide absolu de notre conversation, Héléna décide de me lancer un sourire forcé avant de repartir sans enthousiasme en direction de son poste. Me revoilà seul devant le distributeur d’arabica. C’est un jour comme un autre, dans une boîte comme une autre. Sauf que moi, je suis le chef d’équipe. Et je crois qu’il est grand temps de prendre les choses en main. Tout en effectuant peut-être un travail sur moi-même... C’est bien connu, la réussite ne tombe pas du ciel. Les félins non plus, normalement.

La direction m’a parlé d’une formation : « Les enjeux du management dans un contexte de remobilisation des forces vives de l’entreprise ». Personnellement, j’aurais besoin d’un autre type de séance : « Désenvoûtement, chance, argent, succès, consultation 7 jours sur 7, efficacité en trois jours, résultat garanti à 100 % même pour les cas les plus désespérés. » Bref, je crois que je vais reprendre un petit café avant de m’y remettre.

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