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Collaboration horizontale

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Alain Chenoz

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FINALISTE
Sélection Public

Il est posé là, assis, sur une chaise bien bancale au paillage ébouriffé, à l'angle de sa table en formica qui trône au milieu de sa cuisine. Il n’a d’yeux que pour son verre déjà vide qu’il contemple avec une douloureuse mélancolie. Il le fait tourner du bout de ses doigts comme un manège à souvenir.
Il songe à sa vie passée, celle où il fallait vivre et le plus souvent survivre, ouvre une nouvelle bouteille de vin, en boit de grandes lampées et fait chanter sa langue d'une musique souple et coquette, contrepoint cocasse de son visage sombre et fermé.
Il se saoule en ruminant ses morceaux de temps perdu.

Les souvenirs remontent, printemps 45, son retour de captivité, sa balade complice avec son chien retrouvé qui vient régulièrement frotter sa tête le long de ses jambes, puis qui s’éloigne à petits pas en agitant sa queue de gauche et de droite, comme pour lui dire au revoir.
Ce soir-là, il ne rentre pas directement chez lui. Il fait un long détour.
La pluie de la fin d'après-midi s’est calmée. La brume claire dessine une couverture de soie tout autour d'eux.
La nuit est si douce.
Il y a des heures sur terre où tout est d’une intolérable beauté, une grâce qui parait si vaste et moelleuse uniquement pour souligner la triste laideur de la condition humaine.
Quand il aperçoit dans le ciel cette course d’étoiles filantes, burlesque et tranchante, il comprend aussitôt le présage.
Les soirs de mai comme autant de promesses pour la terre et les hommes, quand l’air soudain se fait si gracieux qu’on a soudain envie de tout reprendre, d’écarquiller ses yeux, de croire que la cruauté n’est qu'un mirage et la souffrance une tromperie de l’âme.
A l'approche du village, dans la pénombre des maisons ceinturant la place, il distingue une lune blafarde très haut dans le ciel, comme un cœur battant, pas encore assez fort pour crever les nuages. Il perd soudain de vue son chien qui file droit devant en jappant vers un halo lumineux et un charivari inhabituels.

Suzanne, sa Suzy, assise sur une chaise, comme lui ce soir, tondue sous les regards haineux des habitants du village, dans ce monde qui a l’éclat des beaux dimanches, le temps s’arrête.

Elle avait dû pour survivre pendant sa captivité, faire le ménage, laver le linge au service des allemands et on l’exhibait dorénavant sur une carriole, en cortège, dans un « carnaval moche » sous les yeux complices de tout le village, unique moyen pour les hommes de retrouver leur virilité après la déroute de 40, maigre compensation de leur échec à protéger leurs épouses et, pour les femmes, le retour à une répartition traditionnelle des rôles.

Un diabolique effet de foule qui expliquait ce comportement excessif. Ce qui permet de comprendre les gens permet de comprendre leurs actes.
Tout ce qui constituait sa féminité fut détruit les jours suivants, la torpeur précéda la prostration, puis un lent affaissement jusqu’à ce qu’elle s’élève vers le ciel pour échapper aux démons qui la rongeaient pendue à une corde de chanvre maladroitement glissée sous la poutre du séjour.

Et aux jours blancs, aux petites joies constituées de riz et de fleurs d’oranger, succédèrent les heures de charbons et de crêpes, les sanglots et les pleurs, les détresses rougies.

Comme des gouttes d’eau sur une vitre les années ont roulé, l’ont usé et il s’est lentement assoupi sur de vieux rêves morts qui viennent régulièrement hanter ses nuits.

Il s'est à présent levé, l'allure hésitante, se dirigeant vers sa chambre en quête d'un improbable repos.
Comme tous les soirs la paume de sa main caresse la crémone de la baie qui s'ouvre sur la place, Il pose son regard sur la vitre dont le verre cathédrale donne seulement une vision tremblée du dehors. Là où la vie continue, là où pour lui elle s'est arrêtée.
Il éteint l'interrupteur et la nuit feutre aussitôt l’intérieur de la chambre avant que le clair de lune ne vienne lustrer l’obscurité de reflets pâles, par l’ouverture de la fenêtre piquetée d’étoiles. Le passé est comme ces rêves fragiles qui naissent aux petites heures de l’aube et s’en repartent, flottant dans le vent comme des volutes de fumée.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Marie Quinio · il y a
Je comprends parfaitement l'idée que l'on ne puisse pas comprendre l'adéquation entre le monde si beau et l'horreur qui existe parfois... "La cruauté n'est qu'un mirage", peut-être pas... En attendant, ceux qui sont lucides sur le monde le regardent à travers cette vitre, cette "vision tremblée", qui permet peut être de le supporter un peu mieux.
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Pherton Casimir · il y a
Très bien écrit !!! Une invitation à supporter mon texte au final du prix Viva da Vinci.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette Finale, Alain ! Mes voix renouvelées! “Éclats de lumière” est également en Finale. Merci d’avance!
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Cathy Grejacz · il y a
De merveilleuses images et figures de style!!! Quel beau texte.
Bravo

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Alain Chenoz · il y a
Merci Cathy, j'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire...mais le thème est prégnant.
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Cathy Grejacz · il y a
Je viendrai lire d’autres textes. À bientôt
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Arletyna · il y a
Je découvre...il faut que je relise pour savourer les éclats de certaines phrases comme "la nuit feutre l'intérieur de la chambre" après avoir parcouru l'évocation sans pathos de ces moments si cruels de notre histoire.
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Alain Chenoz · il y a
Attention, à partir de la troisième lecture c'est payant ;-)
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Arletyna · il y a
A crédit, j'espère ? :))
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Alain Chenoz · il y a
Je sais me montrer accommodant ;-)
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Alain de La Roche · il y a
Comme des gouttes d’eau sur une vitre les mois ont roulé et voilà... J'arrive trop tard pour voter utilement pour ce texte poignant mais il est encore temps de cliquer sur « j'aime cette œuvre ».
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Alain Chenoz · il y a
Le vote n'a pas grande importance en ce qui me concerne, merci Alain !
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Eliza · il y a
Après le dessin, les textes. Je découvre votre univers. ll me séduit ! Le thème abordé et surtout votre écriture faîte de précision et de mots ciselés.
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Alain Chenoz · il y a
Merci Eliza pour votre aimable appréciation.
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Patrick Gibon · il y a
magnifique texte poignant d'une tranche de pain rassie de vie humaine, d'une écriture ciselée, précise qui découpe au scalpel les "petites" ignominies. mais ne devenons pas misanthropes face, au fond, à ces tristes misogynes coprophages.
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Alain Chenoz · il y a
Merci Patrick pour ce joli commentaire.
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Gabriel Epixem · il y a
Très joli, bravo.
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RAC · il y a
Un beau moment de lecture ! Merci !
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