Collabo

il y a
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Finaliste
Jury
Avec ses dix-sept ans, les cheveux bouclés, les jambes fines, élancées, elle offrait sa jeunesse aux regards, son corps à la concupiscence des jeunes et des moins jeunes. Sa beauté évanescente alléchait l'envie.
Le printemps paraissait triste dans cette deuxième année d'occupation, de guerre, de violences. Heureusement, l'amour ignore les frontières et les barrières. Peu lui chaut la couleur, l'uniforme, la langue, les religions.
Le coup de foudre frappa au détour d'une allée d'un parc fleuri. Les jonquilles tapissaient les parterres aménagés. L'herbe verte gazonnait le sol d'où s'échappaient maintes marguerites dans l'attente de l'effeuillage des pétales par de futurs tourtereaux. Les oiseaux retrouvaient leur gazouillis après ce long silence hivernal où tout se fige y compris les sons. Ils chantaient à tue-tête. Les branches des arbres encore dénudés de leurs feuilles se parsemaient de bourgeons pour de nouvelles floraisons. Quelque chose flottait dans l'éther, douceur d'un parfum oublié et qui se remémore à votre souvenir. Des châtaigniers géants, une pluie de chatons se déversaient sur l'humus dans une danse multicolore des inflorescences qui virevoltaient. Elles chatoyaient, avant de toucher terre. Des perles de Lune mouillaient les corolles des tulipes jaunes, rouges. Ces gouttes de diamant pures scintillaient sous les rayons de l'astre. Des enfants jouaient aux bulles de savon. Les globules d'air miroitaient au soleil, s'envolaient vers les cieux, emportant l'imagination des gosses pour un monde merveilleux loin des tumultes du moment et des adultes.
Il lui sourit. Elle chavira. Dans sa tenue de la Wehrmacht, il posait beau. Dans sa robe grise qui moulait ses formes, l'attrait produit son effet. Le cœur a ses raisons que la guerre ignore. Il lui parla dans un français guttural, mais correct. Elle écouta, envoutée. Les mots caressèrent son âme, lui procurèrent une intense chaleur. Son corps frémit sous les termes qui pénétraient les profondeurs de ses entrailles. Elle franchit le Rubicon.
Vierge, elle devint femme. Militaire, il se transforma en prince charmant.
Le bonheur se métamorphosa en rêve enfermé dans un cocon, une ouate de tendresse. Mais le vent de l'histoire bouscule les nids douillets tel un ouragan dévastateur qui emporte tout. Pourtant la chair a des besoins et le sexe se moque des drapeaux. L'enfant de l'amour naquit hors des disputes des généraux : Pétain ; de Gaulle. Cette querelle d'égos la laissait indifférente.
Le géniteur de l'enfant, son amant, vomissait Hitler, ce monstre. Ils se trouvaient enfermés dans l'engrenage d'un conflit qu'ils ne pouvaient stopper. À la haine, ils préféraient la passion.
Le vacarme des canons se rapprochait. Les combats rattrapaient ces instants de bonheur que l'on croyait sans fin. L'éternité s'apparente à un leurre. Il partit en urgence pour le front russe. La guerre est une ogresse qui se repait de chair fraîche. Un jour de novembre 1944, il mourut loin d'elle, de son gamin, quelque part vers Stalingrad. La neige saupoudrait la plaine à perte de vue sur la terre gelée. Les flocons formaient un linceul blanc, cotonneux, pour des milliers de cadavres d'Allemands, anéantis par l'obus, le froid, la faim pareil aux grognards de Napoléon. La Bérézina pointait son nez. Combattant affaibli, blessé, il s'endormit dans une torpeur euphorique, leurs visages dansaient sur les pupilles. Elle ne sut rien de sa disparition, laissant l'espoir battre son cœur dans l'attente de son retour.
Le bruit des bottes s'espaçait. Les conquérants d'hier paniquaient, fuyaient pour laisser place à de nouveaux envahisseurs. Ils parlaient une autre langue et distribuaient des chewing-gums. Les vainqueurs imposaient leur vision, leur loi, celle des Fourches caudines.
Après l'occupation vint le temps de l'épuration. Les croquants et les croquantes qui plièrent le dos pendant quatre ans se déchaînèrent. Eux qui adressèrent à la police française des lettres anonymes de dénonciations de juifs, eux qui signalèrent à la Gestapo des résistants, des communistes hurlèrent à la trahison. Donner son cul à un Allemand devint un crime intolérable. La déferlante des haineux, comme une marée noire de pétrole, envahit le village. Des cris de « salope », de « pute aux Schleus » jaillirent des bouches aux miasmes d'égout. Trainée, place de la mairie, son enfant serré dans les bras, Marie subit la tonsure, les invectives des jaloux, des jalouses, des gifles, des mollards. Traitée de collaboratrice horizontale par des envieux qui lorgnaient ses appas.
L'ordre imposé par la Résistance lui évita le viol collectif des amputés du cœur, ces courageux phallocrates quand l'ennemi prenait le large. Ceux qui se turent pendant quatre ans s'imaginaient désormais en héros. Ils se refaisaient une santé patriotique, se composaient un statut d'opposant. Après avoir chanté « Maréchal nous voilà », ils retrouvaient les paroles de la « Marseillaise » en tondant une femme. L'enfant du Boche hurlait, ne comprenait pas ce vacarme immonde des refoulés, des frustrés. Il pleurait de toutes ses larmes pendant que des touffes de cheveux de sa maman recouvraient son visage.
Les maquisards du coin fusillèrent quelques jeunes miliciens. Ceux-ci n'eurent pas l'occasion de se mettre à l'abri dans l'attente de jours meilleurs. Un procès pour la forme et le poteau d'exécution pour l'exemple, les proches parents durent assister à la scène. La mise à mort d'un fils devant sa mère et son père confine à de la barbarie. Les vainqueurs s'affirmaient dans la cruauté. Un notaire condamné à la prison et à l'interdiction d'exercer, il profita de la déportation des juifs pour s'emparer de leurs biens et les vendre. Il coulera des jours heureux après l'incarcération.
Déjà se dessinait une justice à deux vitesses.
En mai 1945, le printemps venait au rendez-vous annuel, mais les fleurs pleuraient et les oiseaux se taisaient.

Vingt ans plus tard, la France et l'Allemagne s'épousaient pour des noces de paix.
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Les Histoires de RAC · il y a
Bien écrit ♫
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Brigitte Bardou · il y a
Un beau texte sur une sale époque !
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Ombrage lafanelle · il y a
Texte personnifié que j'ai beaucoup apprécié. Je vous offre mes voix avec grand plaisir
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Guy Bellinger · il y a
Le cœur a ses raisons que l'Epuration ne connaît pas. Revoici mes votes.
Je ne me souviens pas si vous aviez eu l'occasion avant le piratage de lire mon poème finaliste "Les bleus au cœur d'un bleu du
cœur". Dans la négative, en voici le lien :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-bleus-au-coeur-dun-bleu-du-coeur

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Bruno R · il y a
La veste et le discours réversibles à l'envi. Un texte utile en ces temps troublés (je pense surtout à la crise du covid) où l'on incite à dégainer certains réflexes nauséabonds comme l'ostracisme, la délation...
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Jeanne Pica-Borruto · il y a
Je revote pour vous. Texte bien prenant. Bonne finale à vous.
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Olivier Descamps · il y a
Dans une guerre, des atrocités sont commises par les deux camps. L'Histoire ne pointe du doigt que celles des vaincus. L'humanisme n'en sort pas grandi. Je revote. Bonne finale !
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Viviane Fournier · il y a
Je relis et c'est re-superbe ! Bonne chance à vous !
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Anne K.G · il y a
Texte au combien utile et bien écrit, sur une partie peu glorieuse de notre histoire.
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Ralph Nouger · il y a
Un magnifique texte relatant des faits honteux. Le déclin de l'humanisme, l'incompréhension. L'amour n'a pas de frontière.

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