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ColèRER

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Zelig

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J’étais à la bourre. Dès que je suis sorti de chez moi, je savais que ce serait à l’arrache ou rien. J’ai couru sous la pluie d’automne, emprunté dans mon costume neuf et mon loden beaucoup trop chaud (mais je ne sais pas gérer les saisons intermédiaires. Si je sors sans manteau j’ai froid, si je le prends j’ai chaud et je n’aime pas avoir chaud).
Sans surprise, je me suis ruiné le genou en tombant dans l’escalier du RER. Une douleur de dingue. La sonnerie retentissait, les portes allaient se fermer et je ne devais pas rater celui-là sinon je ne serais jamais à l’heure au rendez-vous. Et des rendez-vous comme ça j’en n’avais quand même pas beaucoup.
Je me suis donc jeté vaille que vaille dans le wagon en bousculant tous ceux qui s’agglutinaient près de la porte.
J’ai une notion du respect assez actuelle je crois. En gros, lorsque l’autre me dérange, je le méprise, voire je le bouscule, là j’ai fait un peu les deux.
De plus, en temps normal, j’ai la haine assez facile. Alors là, avec une rotule qui clignote j’étais assez prompt à dégoupiller.
J’ai tenté de reprendre mes esprits et de retrouver un semblant de dignité. J’ai relevé la tête qui m’avait servi de bélier pour entrer. Et je les ai vus entre les larmes de douleur que j’avais du mal à réprimer, tous goguenards se retenant à peine de rire. Ils étaient vexants, j’étais vexé.
J’avais envie de hurler. J’ai tenté de relativiser, mais ce n’est pas vraiment mon fort. Je savais que même si j’avais réussi à entrer dans la rame avec noblesse, tel un sultan, j’aurai de toute façon ressenti une forme de répulsion spontanée à leur égard.
En fait, j’aime assez moyennement les gens.
C’est d’ailleurs un vrai problème. Pas spécialement pour moi car je vis plutôt bien avec cette sensation. Non, c’est pour les autres que cela est compliqué à admettre. De nos jours, il faut plutôt être sympathique et bienveillant.
Je ne vis pas à la bonne époque car pour moi, c’est tout l’inverse et c’est ce qui m’a d’ailleurs coûté mon précédent poste et qui m’a éliminé lors de bon nombre d’entretiens d’embauche. Je comprends, c’est assez difficile pour un recruteur d’avoir envie d’embaucher un mec comme moi.
Or, aujourd’hui j’ai un rendez-vous pour un boulot. Plutôt intéressant d’ailleurs. Mais intéressant ou non, je n’ai de toute façon plus trop le choix, il faut que je bosse car il faut que je mange. Donc je m’étais conditionné pour avoir une tête et une attitude avenantes, mais mon faux-pas dans l’escalier a tout remis en cause. Si je me présente comme ça je peux inquiéter, voire faire carrément peur. J’ai mal, mon pantalon est tâché et déchiré, je suis humilié des yeux injectés de haine. Pas les caractéristiques que mon futur employeur sans imagination recherche surement
« Pour te calmer, Il faut respirer avec le ventre » disait mon ami théâtreux. C’est nul. Que je respire avec le ventre, avec oreilles ou avec la rotule, j’ai toujours ce goût du sang. Je vais plutôt employer ma bonne vieille méthode personnelle : je vais dégonder.
Le seul souci pour moi c’est que j’ai un sale caractère, mais aucun courage. Il me faut donc une victime faible, voire carrément fragile. J’ai rapidement scruté mes voisins de rame. Plutôt des Golgoths. J’allais renoncer quand mon regard s’est posé sur une petite femme recroquevillée sur un strapontin (le strapontin est une invention de la RATP pour faciliter le dialogue un peu vif aux heures de pointe (mes compagnons de ligne 13 savent de quoi je parle)).
Elle lisait calmement son livre, un truc sur la méditation écrit par le roi de l’empathie (Je l’avais lu, attiré par sa couverture couverte de nénuphars. Je l’avais refermé avant la fin. Trop de gentillesse pour moi) sans avoir elle-même d’empathie face à ma souffrance. Inadmissible.
Je lui suis donc tombé dessus, à la façon d’une mouette qui plonge sur une famille qui pique-nique sur une plage, en hurlant un peu n’importe quoi et en lui faisant comprendre qu’elle était odieuse de ne pas me céder sa place.
Elle a sursauté, rougi, s’est levé précipitamment. Personne n’a osé faire de remarque, même les molosses près de la porte. Bien entendu, il y avait des regards de désapprobation, mais ça m’était égal. De toute façon je descendais au prochain arrêt. Donc même si mon attitude avait suscité des réactions, je n’avais pas longtemps à les supporter
Je me suis assis en me frottant le genou et j’ai tenté de me calmer. La petite femme que j’avais chassée s’est éloignée un peu, perturbée par mon agressivité.
Je suis descendu juste après en bousculant les gens en sortant (je n’allais quand même pas changer en un arrêt)
Finalement, j’avais de l’avance (à quand un RER personnel ?). Je suis allé boire un café en attendant l’heure de mon rendez-vous.
L’assistante m’a annoncé. Je suis entré dans le bureau. J’ai évidemment tout de suite vu le livre avec la couverture remplie de nénuphars.
J’ai fait demi-tour et je suis sorti précipitamment en me cognant le genou contre la porte.

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Arlo · il y a
Superbe et drôle.
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Patricia01560 · il y a
J'ai adoré .....
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Zelig · il y a
moi j'adore ton soutien sans faille. Merci
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Nathlo · il y a
Excellent ! J’ai bien ri. C’est drôle mais tellement vrai. Un clin d’oeil au quotidien. Bravo je vote
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Zelig · il y a
le clin d'œil au quotidien c'est pour mon humeur au boulot ?
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Utilisateur désactivé · il y a
Je l'avoue moi aussi je suis parfois comme "une mouette qui plonge sur une famille qui pique-nique sur la plage"...Colèrer et souvent en retard...J'aime, je vote!!
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Zelig · il y a
Merci l'oiseau (j'ai bien aimé votre voyage dans le temps et le nécropolitain aussi)
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Abi Allano · il y a
Quel odieux personnage mais malheureusement pas un cas isolé ...il n'a que ce qu'il mérite. Un récit bien mené. Bravo!
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Zelig · il y a
merci d'avoir surmonté votre dégoût :-)
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