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Cœur en appât

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Guy Pavailler

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Je ne sais pas comment elles se débrouillent toutes pour se dégoter un beau mec. À 32 ans, je ne suis toujours pas mariée. Mes amies du pavillon U m'ont conseillé de passer une annonce. C'est ce que j'ai fait il y a dix jours.
En ouvrant ma boîte aux lettres, c'est une avalanche qui a dégringolé. On ne s'imagine pas le nombre de personnes célibataires ! Je ne les ai pas toutes lues. J'ai sélectionné les mieux écrites. Deux avec photo. Une parfumée.
La plus romantique, je n'en suis pas revenue, elle émanait de mon voisin : le beau Paul Grimbert. Il est anesthésiste à l'hôpital, je le croise tous les jours. Je l'observe aussi en cachette depuis la fenêtre de ma cuisine qui donne en vis-à-vis sur son salon.
Je n'aurais jamais imaginé Paul Grimbert sollicitant l'amour par petites annonces. C'est un don Juan né. Je le vois souvent rentrer avec des filles. En général, ils boivent un verre ensemble. Puis Paul éclaire une petite lampe de chevet près du canapé. Enfin il tire le rideau. Il n'oublie jamais.
Je les vois rarement ressortir – je ne passe pas non plus mon temps à l'épier. Mais c'est sûr, il sait s'y prendre. Les nuits doivent toujours lui sembler trop courtes. Je me demande ce qui le pousse à répondre à des annonces ? Est-ce sa façon de recruter ?
Je dois dire qu'il me plaît bien. Avec sa petite moustache toujours joliment taillée. D'une politesse exquise. On sent le type bien dans sa peau. Je crois qu'il a perdu sa maman, il y a deux ans. On en avait parlé avec les collègues à l'époque. Il a eu beaucoup de chagrin. C'est à partir de cette époque qu'il a commencé à recevoir beaucoup de filles.
L'autre jour, des policiers sont venus l'interroger à l'hôpital. On s'est demandé si cela avait un rapport avec l'affaire du tueur en série. Depuis presque deux ans, les enquêteurs recherchent un individu qui aurait assassiné une dizaine de personnes, toutes de sexe masculin : un serial killer comme on dit aujourd'hui.
On a bien ri au pavillon U. Paul Grimbert, un tueur en série ! Le pauvre chéri, il ne ferait pas de mal à une mouche. Arlette a supposé qu'avant de tuer une mouche, il devait l'endormir à l'éther. On a ri de plus belle.
Mais quand on a appris la vérité, on n'a plus ri. Grimbert avait travaillé dans un hôpital réputé de la région lyonnaise, quelques années auparavant. Ses supérieurs, de grands professeurs de renommée internationale, étaient impliqués dans un trafic de méthadone, cette substance donnée comme substitut aux drogués. Ils en font des cures, ça les aide à se désintoxiquer.
Éthique. Et toc ! On l'avait mauvaise dans le service. Ce sont des histoires à ne pas faire de la bonne publicité aux hostos. Mais nous étions heureuses pour Paul. Il était cité en tant que témoin et n'avait strictement rien à voir avec toutes ces magouilles.
Seul Gégé aurait bien aimé voir son collègue embarqué par les flics. C'est un jaloux Gégé. Il ne supporte pas de voir les autres heureux. Tous les soirs, au bar des amis, il enterre sa vie de garçon. Et tous les matins, il déterre la hache de guerre. Mais personne aujourd'hui ne fait plus attention à lui.
Je ne connais aucune famille à Paul. À l'enterrement de sa maman, une femme sourde-muette, peu de monde, quelques voisins et du personnel de l’hôpital. Je ne lui connais pas d'enfants. Je ne crois pas qu'il ait été marié autrefois comme le supposent certaines de mes amies. Je pense en réalité qu'il cache un secret. Oui, cela me paraît plus probable, mais qui ne possède pas ses petits secrets ?!
Depuis que j'ai ouvert sa lettre, je suis dans tous mes états. Il faut dire que j'ai eu le culot de lui téléphoner tout à l'heure. Il a été d'une courtoisie suprême. Il m'attend pour 21h. Bien sûr, je ne me suis pas fait connaître de lui. J’ai maquillé ma voix. J'aime à entretenir le mystère. S'il savait que c'est moi, il pourrait se raviser.
Ah ! L’amour ! Ça en fait couler de la salive, et couler de l'encre : qu'est-ce qu'on ne peut pas lire ou entendre sur l'amour. Si tout n'a pas déjà été dit au moins trois cents fois sur le sujet. Et puis l'amour, ça fait aussi parfois couler des larmes. C'est l'amour malheur, l'amour tristesse, l'amour trahison. Cet amour-là, il fait couler le sang, le sang incarnat de nos veines, de nos déveines. Le sang de tout le mauvais sang qu'on s'est fait jusqu'à présent. En l'attendant. Le sang mauvais que l'on répand.
Aux armes citoyennes ! Qu'un sang impur abreuve nos sillons.
Je deviens folle. Pourquoi est-ce que je crie ainsi ? Calmons-nous. Racontons-nous une belle histoire, avant que de nous rendre à ce premier rendez-vous galant, hi hi hi – premier si l’on peut dire et sûrement pas le dernier ! – parfumée, coquette, désirable. Ha ! Paul, tu seras bien étonné en ouvrant ta porte. Oh ! Bonjour, Cécilia ! Excuse ma surprise, j'attends quelqu'un.
C'est moi ton rendez-vous, lui répondrai-je d'une voix enjôleuse en forçant doucement sa porte. Tu m'offres un verre ? Mêmêmê, bien sûr, bêlera-t-il comme un chevreau, avec ou sans glace le drink ? C'est un homme délicieux.
Délicieux, mais si seul. Échoué en lui-même. Naufragé de l’amour, tout comme moi. Homme blessé. Aux souffrances insoutenables, insupportables et pourtant qu’avec courage il endure, courage et persévérance, abnégation et peut-être héroïsme. Ah ! Quelle providence de croiser son chemin ! D’agir promptement sur son destin, efficacement. Le composant epsilon de la vie. Le secours que l’on n’attend plus ; tellement on est ancré dans la vase du désamour. Un bloc de ciment aux pieds au fond d’un marécage nauséabond.
Nous boirons cordialement, en débitant des banalités. Plus tard, il allumera la lampe de chevet près du canapé et tirera le rideau de la fenêtre du salon. L'ambiance deviendra plus intime, feutrée. Il me parlera de Schubert, qu'il vénère, et placera sa main lisse entre mes cuisses glabres. Et comme il approchera ses lèvres pour s'offrir un baiser à l'ambre de mes lèvres, j'entrerai dans son cœur une lame d'acier.
Paix à son âme.

PRIX

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Champolion · il y a
L'extraordinaire chute est bien à l'abri sous les rassurants champs (opératoires ) du récit.
Cette nouvelle, conduite à la manière des interventions chirurgicales,jusqu'au coup de bistouri final ,est une réussite
Mes voix
Champolion

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Zébulon Plum · il y a
Magnifique et cette chute, à frissonner de plaisir.
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Guy Pavailler · il y a
N'hésitez pas à aller voir ce qui se trame chez papy Jo.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Aussi intense qu'efficace. Bonne chance à vous !
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Guy Pavailler · il y a
Merci à tous pour vos commentaires judicieux et sympathiques.
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Chantal Noel · il y a
Whaouh ! J'aime bien : "Tous les soirs, au bar des amis, il enterre sa vie de garçon. Et tous les matins, il déterre la hache de guerre." Vous m'avez tenue en haleine.
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Gisny · il y a
Je dois vous dire que je ne suis pas fan de thriller, plutôt des histoires où il ne se passe rien dans une ambiance feutrée et douce à la fois. Mais l'écriture savante est là et je vous encourage, par pure équité, parce qu'il ne faut pas toujours ne penser qu'à soi.
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Jcjr · il y a
Je me disais que vous deviez être lyonnais, pour connaître le pavillon U de HEH. N'empêche, cette femme fatale m' a vraiment rappelé le film " Basic Instinct ". J'ai aimé et vous invite à me découvrir par " l'essentiel "....
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Rachid Hamdi · il y a
un trés beau texe , bravo
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Joëlle Brethes · il y a
Oups… Une femme fatale qui mettra une nouvelle croix sur son tableau de chasse… :(
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