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Cœur brûlant

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Pénélope

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Sur le Chemin de la Montagne Bossue, au détour d’un vallon herbeux, on ne peut ignorer un sinistre bâtiment noirci où règne encore une odeur de cendres mouillées. C’est la grange de la ferme des Dugommier qui faisait l’envie de ses voisins jusqu’au soir du 14 juillet où, après des jours de canicules, celle-ci fut dévastée par un terrible incendie. Deux ouvriers agricoles y périrent, brûlés vifs, prisonniers des décombres. Il s’avéra que la chaleur et la sécheresse n’étaient pas les seuls responsables du drame. On arrêta le fils adoptif des Dugommier que l’on trouva sur les lieux comme fasciné par les flammes, une boîte d’allumettes dans la poche, quoique sa culpabilité ne fût jamais prouvée.

Les yeux fixés sur le plafond écaillé de sa cellule, Simon se souvient de la ferme où il a grandi et des champs de blé ondoyant dans la chaleur de l’été. A cette heure de l’après-midi, la température de la pièce exiguë s’est élevée jusqu’à un niveau à peine supportable. Un maigre ventilateur brasse l’air vicié de cette étuve où il est condamné à attendre la révision de son procès. Les souvenirs de Simon s’embrouillent au son du souffle rythmé de son compagnon de cellule qui s’est endormi. Il regarde la poitrine de celui-ci se gonfler pour exhaler un souffle chaud par sa grosse bouche entr’ouverte. Ce n’est pas le souffle serein, léger et frais d’ Yvan aux côtés duquel il s’était une fois endormi après avoir observé le ciel étoilé. Son désir coupable pour Yvan lui brûle à nouveau les entrailles dans la nouvelle solitude qui lui est imposée.

Yvan était entré dans sa vie lors de ce tragique été qui l’avait envoyé dans cette cage étouffante. La moisson s’annonçait excellente, on aurait besoin de bras à la ferme des Bois Verts et on avait embauché des journaliers venus de l’Est. Yvan parlait peu, dans un français précaire et cela s’ajoutait au charme de cet homme fort et musclé aux gestes sobres et efficaces. Lors des travaux des champs, Simon avait été attiré par ce nouveau compagnon qui semblait l‘accepter et même l’apprécier. Ils étaient devenus amis. En tous cas, c’est ce que Simon pensait alors. Yvan était à la fois un père et un grand-frère et peut-être plus.

De père et de grand frère, Simon n’en avait pas. Ses parents étaient morts lors d’une collision avec un camion-citerne alors qu’il avait à peine trois ans. On avait cependant réussi à extraire l’enfant du véhicule incandescent. Simon ne connaissait pas les détails de cet évènement, il savait seulement qu’il avait été adopté suite au décès de ses parents dans un accident de voiture. Les époux Dugommier, un couple d’agriculteurs sans enfants avaient été « cool » avec lui pensait-il. Ils lui avaient donné un lit douillé et servi de la bonne soupe mais ils restaient pour lui de braves gens, certainement pas des parents. Sa plus grande affection était pour les animaux. Tout petit, il s’était attaché aux chiots et aux chatons qui naissaient, il aimait nourrir les lapins et les poules. On ne le trouvait jamais sans un petit animal qu’il serrait trop fort contre lui dans une étreinte passionnée que lui-même n’avait jamais connue.

Grâce à la besogne et la bonne gestion des époux Dugommier, la ferme des Bois Verts prospérait. Cela se voyait : des hangars bien rangés, des machines rutilantes, un bâtiment principal propret qui impressionnait les passants par ses peintures fraîches et ses jarres de fleurs multicolores autour de la cour. On admirait d’autant plus la ferme des Dugommier qu’elle se trouvait à proximité des Diablerets, une exploitation mal tenue et peu florissante. Les Tronchet qui habitaient la ferme étaient une grande famille de huit enfants qui couraient mal lavés et pieds nus dans des bottes boueuses autour de la bâtisse croulante. Le Père Tronchet avait beau hurler en longueur de journée, il ne parvenait à discipliner sa marmaille pour faire fructifier ses terres, moins fertiles que celles de ses voisins. Seul le ventre de sa femme s’était montré extraordinairement fertile et avait même produit une incroyable fleur nommée Loretta.

Après les petits animaux, Loretta fut le premier amour de Simon. Ce fut d’ailleurs les petites bêtes qui les réunirent. Ils étaient complices pour aller les dénicher dans tous les coins de la ferme et les cajoler. Aussi innocents fussent-ils en raison de leur âge, les enfants avaient leurs démons qui devinrent de plus en plus puissants au cours des années. Loretta se transforma en une adolescente qui aimait attirer les hommes et les séduire. Elle prit vite une réputation de petite allumeuse. Quant à Simon il avait une fascination ambiguë pour le feu. Il aimait jouer avec le feu, au propre comme au figuré. Il se savait craintif et il aimait voir jusqu’où il pouvait aller avec la brûlure d’une flamme. Il avait commencé avec une bougie puis il avait mis la main dans le fourneau que Madame Dugommier venait d’allumer et ce fut finalement la recherche d’un plaisir malsain devant un brasier d’herbes sèches qu’il avait eu l’audace d’approcher pour en éprouver la chaleur. Les deux adolescents jouaient à des jeux dangereux mais ce n’était pas les mêmes. Loretta aimait attiser la convoitise des hommes, ce qui mettait son père dans des rages folles. Quand elle finit par enflammer le cœur de Simon et frustrer ses désirs, il se mit à rêver de feux destructeurs. La nuit, ses pulsions sexuelles refoulées s’exprimaient sous la forme de flammes cruelles et dévorantes.

Puis vint Yvan, qui prit de plus en plus de place cet été-là dans sa vie, ses pensées et même ses désirs. Ils étaient devenus complices et même – Simon l’espérait – un peu plus. Mais Loretta était vite entrée dans le cercle et Simon souffrait d’une brûlure intense depuis qu’il avait surpris Loretta dans les bras d’Yvan. La rage avait succédé au trouble puis à la jalousie. Yvan continuait à traiter Simon comme un ami et même comme un confident. Mais ce n’était plus la même chose et la rancœur était là. Il se sentait doublement trahi : par Loretta qui avait été la première à éveiller ses désirs et embraser sa chair et par Yvan pour qui il avait éprouvé de l’amour. Depuis, chaque nuit, son esprit s’enfiévrait et des flammes salvatrices apparaissaient, détruisant tout, le purifiant.

Le soir du 14 juillet, les ouvriers allèrent faire la fête et rentrèrent bien éméchés. Simon n’aimait pas boire mais il ne voulait pas manquer le feu d’artifice. Il resta donc en compagnie d’Yvan et des autres quand ceux-ci se mirent à boire de l’alcool fort. Quand l’effet de l’ivresse commença à se voir sur Yvan, devenu étonnamment bruyant et bavard, Simon se sentit plus maussade et seul que jamais et décida de rentrer à la ferme avant les autres. Il marcha à grands pas sur la route déserte, jouant nerveusement avec une boite d’allumettes qu’il avait dans la poche. L’agréable senteur des champs brûlés par le soleil se transforma en odeur de soufre. Quand il arriva à la ferme, il remarqua que les Dugommier n’étaient pas encore rentrés cependant il y avait de la lumière chez les Tronchet. Il pensa à Loretta et se sentit très fatigué. Il eut envie de s’étendre. L’idée du foin bien sec et parfumé l’attira dans la grange. Allongé dans le foin, il triturait toujours la boite d’allumettes dans sa poche. Il en craqua une et son regard se perdit dans la flamme.

Ce fut la chaleur du brasier qui le ramena à la réalité. Il resta là pétrifié. A la lueur des flammes, il vit le Père Tronchet s’éloigner de la grange, un bidon à la main tandis qu’à l’intérieur Yvan se battait contre le feu avec d’autres ouvriers à l’aide de seaux d’eau et d’un tuyau d’arrosage. Quelques minutes avant l’arrivée des pompiers, la toiture s’effondra piégeant Yvan au milieu des flammes. Simon fut soupçonné puis arrêté. Accablé, il fut incapable de s’exprimer lors des interrogatoires. Il subit son arrestation avec fatalisme : il savait que les flammes qui brûlaient en lui allaient finir par l’emporter.

PRIX

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Isabelle Lambin · il y a
Trop de feux consument Simon, jusqu'à sa perte.
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JARON · il y a
Bonjour Penelope, un texte bien écrit agréable à lire et une histoire captivante jusqu'au bout. Mon soutien et mes voix avec plaisir. Si vous avez un instant pour découvrir "mondes parallèles" dans le même thème, merci d'avance.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mondes-paralleles-1
En attendant belle journée à vous.

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Keith Simmonds · il y a
Une plume raffinée pour cette fournaise infernale, Pénélope ! Mon soutien !
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Cudillero · il y a
Avec tout mon soutien.
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Sandrine Michel · il y a
Nos deux personnages font craquer une allumette mais je préfère effectivement la personnalité de Simon !
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M. Iraje · il y a
D'un feu à l'autre, quand les esprits s'enflamment ... Un texte débordant de chaleur.
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Jean Calbrix · il y a
Que dire de plus que ce qui est dit dans l'excellent commentaire de Françoise ? Bravo, Pénélope pour ce TTC très bien construit et très agréable à lire ! Vous avez mes 5 voix !
Vous avez apprécié mon sonnet "Paysage nocturne". Apprécierez-vous tout autant mon sonnet Indian song en finale été ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song

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Françoise Mornas · il y a
Un récit qui marie à merveille la fournaise du feu et celle des feux intérieurs et contradictoires qui brûlent Simon. Une belle écriture et une histoire prenante. Mes voix sans hésiter.
J'ai moi aussi un "court et noir" en lice, si vous voulez le découvrir...

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jc jr · il y a
Très belle description de ce feu, qui consume l'intérieur de Simon le pyromane. Mes voix.
Et si le cœur vous en dit, je suis en finale avec un texte que vous connaissez :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-coup-de-foudre-5
Amicalement, JC

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Joëlle Brethes · il y a
Bonne chance, Pénélope !