Coccinelle

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Image de Automne 2021
Aujourd'hui, je ne suis plus rien, mon avenir m'aveugle, mon passé m'oppresse et les deux ne me laissent aucun espace, sinon que celui de rêver à un monde parallèle, avec ma petite coccinelle.
Dans ma cellule, il m'est impossible d'en accueillir une, alors chaque jour, quand les autres détenus rejoignent la cour, je reste seul et je m'invente une bête à bon Dieu, que j'invite sur mon lit. Elle est là, invisible et pourtant si présente, symbole de cette liberté fantasmée, de cet envol qui ne viendra sans doute jamais. La petite bête m'est devenue familière. Maintenant elle vient me rendre visite chaque jour, et ensemble nous créons des moments de félicité, nous fouillons mon passé pour y installer des moments de tranquillité, dans un pré ou sur une rose fraîche.
Chez la coccinelle, la fragilité est une force. Comment écraser un être si frêle qui ne demande que si peu d'air, si peu d'espace ? Si j'avais su être comme elle, ma vie aurait été tranquille, mon esprit si léger qu'une coccinelle aurait pu le porter sur son dos.
Je la fais avancer sur ma manche, et avec elle je crée un chemin qui n'est que mien, celui que ma vie aurait dû prendre si des vraies coccinelles l'avaient conduite. Nous volons ensemble au-dessus d'une petite flaque d'eau claire, et hop, d'un coup d'aile nous échappons à une punaise assassine. Nous longeons ensemble un petit chemin de terre sous le soleil des moissons, profitant de quelques chaumes épars pour manger quelques pucerons imprudents, nous glissons sur une herbe folle pour atterrir doucement sur une mousse chaude, par une belle soirée d'été.
Avec elle, tous les jours, nous allons voir Maman, nous nous installons ensemble sur une pierre taillée, juste devant la porte d'entrée, et nous attendons pendant des heures qu'elle sorte étendre son linge. Finalement, Maman passe le seuil, jette un regarde au loin vers la barrière, espérant sans doute mon retour, et se dirige d'un pas lent vers le fil. Alors avec la coccinelle, nous nous approchons et nous sautons sur un torchon à damier, rouge et noir et nous jouons à cache-cache, jusqu'à que la sirène de la prison nous oblige à rentrer dans la réalité.
Parfois, je l'autorise à grimper sur les murs sales de la cellule, et j'en ai presque honte. Quelle indécence, ce petit être si joli sur des murs jamais repeints, qui sentent la peur et la sueur des hommes reclus ici depuis des années. S'ils savaient que j'utilise le temps de sortie pour mes rêveries, c'est sûr, mes compagnons de prison se moqueraient de moi, et je devrais encore sortir les poings pour me faire respecter. Alors le lendemain, je devrais me justifier auprès d'elle, lui expliquer que je ne voulais pas frapper, que j'avais promis, que je voudrais rester aussi faible et innocent qu'elle, pour mériter sa compagnie dans ma rêverie.
D'autres jours, nous allons aussi voir Eulalie, ma chère Eulalie, au temps où les jours pouvaient encore se compter sans déprimer. Eulalie aimait les coccinelles, c'est d'ailleurs elle qui m'avait appris à les apprivoiser, à les regarder pendant des heures, au lieu de mettre fin à leur courte vie de ma botte épaisse. Eulalie avait le sens de la formule, elle disait : « Ton ombre de lourdaud ne pèse pas plus que celle de la coccinelle, tu n'as pas de droit sur elle, ni sur moi, ni sur personne d'ailleurs ». Mais je ne comprenais pas bien ce qu'elle voulait dire. Eulalie était tellement jolie, si frêle, je l'aimais à croquer. Quand sa robe rouge à pois noirs volait dans le vent, mon esprit s'affolait. Mais ma raison noircissait quand je la voyais approcher les autres garçons et mes poings devenaient plus fous que mon amour.
Aujourd'hui, je la sens avancer doucement sur mon bras musclé, si petite, si douce, si fragile. Viens, viens, ma petite coccinelle, je te promets, cette fois, je ne t'écraserai pas.
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Virgo34 · il y a
Un personnage ambigu qui ne supporte pas qu'on s'éloigne de lui et qui est amené à se créer un monde imaginaire.
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Virgo.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
C'est fort d'aborder un sujet aussi lourd avec une symbolique si légère. Bravo. Conquis dès la première phrase que j'aime beaucoup !
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Pierre-Yves, sujet lourd effectivement.
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Armelle FAKIRIAN · il y a
Une histoire émouvante qui évolue vers une chute qui la rend poignante. Un crime passionnel, une violence incontrôlée qui sourd encore chez ce criminel qui tente de s’échapper dans un monde imaginaire. On est poussé à éprouver de la compassion pour lui ...
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Armelle, effectivement de la compassion, comme pour Lennie, dans des souris et des hommes...
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Fred Panassac · il y a
Une lecture agréable, une histoire pas si innocente qu’elle en a l’air. Le parallèle entre la coccinelle et la jeune fille laisse entendre une bien mauvaise action, un meurtre par jalousie. C’est plutôt subtil en demi teintes. Les détenus ont vraiment des « amis » parmi les petits animaux, réels ou imaginaires. Le prénom suggère une histoire se passant autrefois.
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Fred. Mauvaise action mise au passé effectivement, mais terrible d'une réalité présente de nos jours.
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Mijo Nouméa · il y a
J'ai aussi été émue par cette complicité avec une bête à bon Dieu. Une telle ouverture à la rêverie dans l'hostilité drastique que représente l'intérieur des murs 'imprégnés de sueur, et de peur d'humains reclus"est propice à réveiller la capacité d'empathie du lecteur. Un peu de douceur et de légèreté dans un monde plombé de testostérones où règne une violence perfide.
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Mijo pour ce commentaire sur le contraste de la légèreté innocente des êtres soumis à la violence des hommes...
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CATHERINE NUGNES · il y a
Belle histoire touchante qui m'a émue . Quand l'amour est trop fort inévitablement il tue ... Fort heureusement pas toujours en vrai .
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Catherine. Oui, fort heureusement, il existe des coccinelles qui survivent aux lourdaux..
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Mome de Meuse · il y a
J'ai adoré cette histoire. Magie en rouge et noir.
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Môme pour ce Rouge et Noir
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Odile Nedjaaï · il y a
Imaginaire ou réelle, j'ai été conquise par cette coccinelle...
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Odile. Hélas pas assez imaginaires, ces affaires de violence sur les femmes..
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ERRA · il y a
Un récit passionnant empreint d'une triste douceur.
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Erra !
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Cheminement progressif de rêveries vers le passé qui se révèle lourd des poings qui frappent Eulalie en plein cœur de son bourreau.
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Lyncée. Et le bourreau frappé à jamais par sa victime.
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Juste retour quand il se produit.

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