4
min

Cloud(s)

Image de Steph

Steph

151 lectures

146

Dans le taxi autonome qui me ramène à mon domicile, il y a deux autres passagers. L’écran 3D que je fais apparaître au creux de ma main m’indique leurs âges et leurs professions. A ma droite, un retraité qui ne fait pas ses 115 ans. Depuis que l’on nous a implanté sous la peau, au niveau de la cheville, un petit boîtier qui diffuse tout au long de notre existence antibiotiques et molécules de synthèse, l’espérance de vie a fait un bond spectaculaire. En face, un jeune homme de 32 ans. Je vois qu’il est marié et qu’il travaille dans le domaine du recyclage des batteries. Il me regarde à son tour puis penche la tête vers son écran, qui lui révèle que je suis à peine plus âgé que lui, et célibataire depuis 8 mois.

De la cabine vitrée, j’aperçois au-dessus de ma tête les épais nuages qui produisent sur les immeubles alentour une alternance d’ombres et de lumières. Le véhicule me dépose au pied de chez moi. J’habite un gratte-ciel aux terrasses végétalisées où poussent toutes sortes de fruits et légumes. Le dernier exode rural a eu lieu en 2048. Désormais les agriculteurs vivent et travaillent en ville, comme l’immense majorité des 11 milliards de terriens.

Dans l’ascenseur du building Aldous Huxley, je croise ma voisine qui habite un étage en-dessous du mien, au 36ème. Je la trouve séduisante mais je n’ose jamais l’aborder car mon écran m’indique à chaque fois un taux de compatibilité très faible entre elle et moi. Même si j’en ai très envie, je ne préfère pas me lancer dans une relation que les algorithmes prédisent vouée à l’échec. Au moment où je franchis le seuil de ma porte, je ressens comme une décharge électrique à l’arrière de mon crâne. Ce sont les deux électrodes reliées 24 heures sur 24 à mon cerveau que l’on m’a greffées à la naissance. Quand je rejoins mon appartement, elles se déconnectent du réseau urbain pour se raccorder à mon logiciel de domotique personnel. Bien sûr, tout ce que j’ai fait, vu ou entendu dans la journée a été enregistré, traité et transmis d’un réseau à l’autre.

Les données révèlent que j’ai éprouvé un fort sentiment de frustration lors des quelques minutes passées en compagnie de ma voisine dans l’ascenseur. Mon assistant numérique me propose donc une séance de LAO (Libido Assistée par Ordinateur), mais ce soir, je n’ai pas envie d’une partie de sexe, même virtuelle. Je préfère regarder les flashs infos. Instantanément, un écran circulaire à 360 degrés apparaît dans la pièce. Pas besoin de télécommande, le logiciel lit directement dans mes pensées. En tournant la tête à gauche ou à droite, je fais défiler les différentes chaînes de mon abonnement. Toutes font leur une à propos du même évènement. Nous célébrons aujourd’hui la découverte scientifique qui a changé le cours du monde. Il y a tout juste dix ans, une équipe de chercheurs a réussi à modifier la structure chimique de la première couche de l’atmosphère. Une transformation qui agit comme une protection solaire géante en neutralisant une partie des rayonnements, d’où la présence permanente de nuages dans le ciel qui plongent nos villes dans la pénombre. C’était, nous a-t-on dit à l’époque, le prix à payer pour stopper le réchauffement climatique tant redouté au début du XXIème siècle.

Assis dans mon fauteuil, entouré de mon écran géant, je regarde défiler les images sans vraiment y prêter attention. Je me laisse gagner par la mélancolie, fatigué de ces ordinateurs qui accèdent au plus profond de mon inconscient, qui devinent, voire devancent, la moindre de mes intentions, la plus insignifiante de mes envies. Bien sûr, mon cerveau fonctionne efficacement. Il est même très habile quand il s’agit de traiter les informations qu’on lui propose, mais il est vide. Les souvenirs des bons et moins bons moments de ma vie, eux, sont stockés au fur et à mesure de mon existence dans un Cloud aux capacités gigantesques. Personne n’est dupe. Derrière ce patronyme vaporeux se cachent d’énormes serveurs informatiques, extrêmement sophistiqués et ultra-sécurisés. Ce Cloud laisse planer sur nos vies des ombres bien plus sombres que celles des cumulus de la troposphère sur les façades de nos immeubles. En nous dépossédant de notre mémoire, il nous prive de la liberté la plus essentielle de penser et de vivre par nous-mêmes. Sans compter que les data sont tellement importantes qu’il est devenu impossible de savoir qui les utilise et à quelles fins.

Je me gratte la tête, nerveusement, comme si je voulais arracher les électrodes qui y sont implantées. Ça devient même un tic dont je n’arrive plus à me défaire. J’ai entendu parler récemment d’une clinique clandestine qui pratique l’ablation de ces composants électroniques. L’opération n’est pas très longue, mais elle est lourde de conséquences. Privés de leurs connexions aux réseaux urbain et personnel, les patients se retrouvent à vivre dans un monde sans aucun repère, incapables de s’orienter, de manger ou d’acheter quoi que soit. Certains se suicident quelques jours seulement après l’intervention. Malgré tous ces risques, le jeu en vaut sans doute la chandelle. Si de plus en plus d’êtres-humains franchissent le pas, il y a une chance de retrouver, ensemble, un mode de vie moins artificiel et plus acceptable.

La clinique George Orwell est située à la périphérie de la ville, dans un bâtiment moderne mais discret. La salle d’attente, qui donne sur un patio arboré, est vide. Penché au-dessus d’une table basse en verre, je paraphe les vingt pages sur lesquelles sont énumérés les effets secondaires liés à l’opération. Je dois également accepter le fait que l’ablation des électrodes est irréversible. La greffe s’effectue dès les premières minutes de notre vie. Elle est impossible une fois atteint l’âge adulte, car trop dangereuse.

Une infirmière habillée comme une hôtesse de l’air m’invite à la suivre. Dans le bloc, le chirurgien et son équipe qui préfèrent rester anonymes ont déjà enfilé leur masque. Le temps que l’anesthésie fasse son effet, je fixe le grand luminaire circulaire au plafond. Je compte jusqu’à trois. Tout devient flou... puis noir.

Je me réveille dans une chambre individuelle. En passant la main sur mon crâne rasé, je peux sentir les points de suture dans ma nuque. Les deux boursouflures liées à la présence des électrodes ont disparu. L’infirmière entre dans la pièce avec une collation posée sur un plateau-repas. Son visage est flou, comme si mon cerveau n’arrivait plus à interpréter les images perçues par ma rétine. Elle jette un œil au moniteur accroché au-dessus de mon lit puis débranche un à un les différents cathéters introduits dans mes bras. Avant de me laisser sortir, elle me confie un vieux plan de la ville plié en quatre. A partir de maintenant, plus d’écran dans le creux de ma main, plus personne pour me dire de tourner à droite ou à gauche. Il va me falloir réapprendre à vivre sans aucune aide extérieure.

Les passants que je croise dans la rue sont autant d’inconnus. Je suis incapable d’estimer leur âge ou de deviner leur statut social. Ce ne sont plus que des silhouettes aux contours informes. Le nom des avenues est bien indiqué sur le plan mais plus dans la ville. Je retrouve difficilement mon immeuble après deux longues heures de marche. J’ai froid et j’ai faim. La caméra sur la porte de mon appartement refuse de me laisser entrer. Il n’y a plus aucun lien entre mon environnement et moi. En désespoir de cause, je frappe à la porte de ma voisine, un étage en-dessous. Elle aussi refuse de m’ouvrir, sûrement alertée par son logiciel personnel de la présence d’un intrus.

Je me retrouve condamné à errer dans une ville peuplée d’êtres formatés et anonymes, sans pouvoir emprunter un taxi ou rentrer dans un restaurant. Le vent souffle sur les nuages artificiels. Leurs ombres défilent sous mes pieds. Je relève les yeux. Ma vision se fait enfin plus nette. J’aperçois un peu de ciel bleu. Petit à petit, des connexions nouvelles se créent entre mes neurones. La toute première image s’imprime dans ma mémoire vierge.

PRIX

Image de 2018

Thèmes

Image de Très très courts
146

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Et l'on glisse vers ce monde virtuel, contrôlé dans lequel on finit par perdre le contrôle de nos propres vies
·
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Une vision, au début, transhumaniste (?). Quelques clins d'œil appropriés à Huxley, par exemple. De l'esprit, qui n'en manque pas : "ma voisine au 36ème dessous". Bref, un texte complet, très bien structuré, pensé et restitué. Un plaisir de lecture.
·
Image de Steph
Steph · il y a
Merci beaucoup Patrick !
·
Image de coquelicot
coquelicot · il y a
très réussi crescendo du bien au pire ! Une vision futuriste peut-être pas si futuriste que ça . Bravo
Un petit tour dans mon monde
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres-1

·
Image de Paul Thery
Paul Thery · il y a
Excellent ! Visionnaire, et très bien écrit. Mes compliments ! *****
·
Image de Steph
Steph · il y a
Merci Paul !
·
Image de Claire
Claire · il y a
ça fait froid dans le dos, mais se lit d'une traite, super!
·
Image de Steph
Steph · il y a
Merci Claire !
·
Image de MariePrune
MariePrune · il y a
Pourtant très peu fan de science-fiction, anticipation et même du fantastique, j'ai été emportée par cette histoire, désolée pour cet homme, stressée de savoir ce qu'il va devenir ! A mon avis, nous avons là la base d'un texte beaucoup plus long ; j'aurais aimé en savoir beaucoup plus sur ce monde. Jolie mention pour les ... mentions Huxley et Orwell !!!
·
Image de Steph
Steph · il y a
Merci MariePrune !
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Bien écrit et presque... réaliste. Du vécu, lol ?
Je vous invite dans ma forêt d'Emeraude. C'est par ici :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres
Merci d'avance

·
Image de El bathoul
El bathoul · il y a
Merci pour ce texte si réel...
·
Image de Jerome Aubert
Jerome Aubert · il y a
Intelligence artificielle, réalité virtuelle, reconnaissance vocale...on y est presque....brrrrr....
·
Image de Coco
Coco · il y a
Brrrrr ! On n'a pas envie d'un monde pareil !....Finalement on n'est pas si mal comme on est !!! ... Le progrès fait peur parfois !
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

POÈMES

Puissant massif de contreforts, Deux syllabes, seulement : Vercors, Dans ses ...