Clotilde Cordy

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Autrice en chemin : quelle motivation de rencontrer tant de lecteurs bienveillants ! Lectrice vorace : quel régal de butiner ici  [+]

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Tout est vrai. Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer ! C’était il y a longtemps, pourtant je me souviens encore de chaque détail, chaque image, comme si j’avais regardé un film des milliers de fois. J’aurais préféré que ce soit un film.

Jean et moi étions deux adolescents tout à fait normaux. Des petits gars de la campagne, mais pas des idiots. Nous avions treize ans, et ainés d’une fratrie de cinq, nous étions des gars sérieux. Pas du tout penchés sur les histoires à dormir debout.

Les Cordy sont arrivés dans notre quartier un jour d’automne. Je m’en souviens parce que les feuilles s’étaient accumulées entre la barrière de bois vermoulu et la maison voisine. Cette bicoque était inhabitée depuis des années. La vieille qui vivait là y était morte, sans descendance, bien avant qu’on naisse.

Les Cordy ne sont pas à proprement parler, arrivés en automne, ils étaient là un jour. Sans qu’il y ait eu de panneau VENDU sur la pelouse, sans qu’un camion de déménagement ne vienne installer leurs meubles. Personne n’est venu leur souhaiter la bienvenue non plus.

Ils ne sortaient pas beaucoup. Ils déposaient parfois des colis à la poste mais personne ne les voyait ailleurs. Jamais au magasin, jamais à l’église, jamais au collège. Et ça c’était le plus bizarre. Parce que Monsieur et Madame Cordy avaient une fille. Jean avait décrété qu’ils faisaient l’instruction à la maison.

À quelques jours d’Halloween, Jean m’entraina vers le cimetière pour y faire des repérages. Il avait eu l’idée d’amener quelques copains pour s’amuser. Il échafaudait des plans que je savais irréalisables. Nous n’avions ni le matériel, ni l’argent pour un tel scénario. Je le laissais rêver.

Au bout d’une allée, nous avons vu la jeune Cordy. Ce qui m’a le plus marqué, je m’en souviens encore avec précision, c’était ses jambes. Ou plutôt la peau de ses jambes. Elle portait une robe sombre qui laissait voir ses genoux qu’elle avait cagneux. Sa peau était sèche, comme quand on pèle après un coup de soleil. Sauf qu’elle n’était pas bronzée du tout, elle était même très blanche, presque grise. La fille se gratta la joue, elle éraflait la peau avec ses ongles. Elle était plus grande et visiblement un peu plus âgée que nous. Elle se retourna soudain.

- Qu’est-ce que vous regardez ?
Jean répondit du tac au tac :
- Toi ! Qui d’autre ?

Jamais je n’aurais réussi à répondre ça, j’aurais bafouillé. Mais Jean ne se démontait jamais. Il avait ça dans le sang disait maman. J’ai toujours trouvé ça bizarre puisque j’ai le même sang que lui.

- Qu’est-ce que vous faites là ?
- On vient saluer les morts !

Jean devait trouver sa réplique intelligente mais l’expression de la fille lui fit perdre son sourire. J’osais enfin parler :
- On vient se promener. Et se présenter. Paul Marat. Et voici mon frère Jean. On est au collège tous les deux. On vit ici depuis qu’on est nés. On peut te montrer un peu le village si tu veux.

Je n’arrivais plus à arrêter de parler. Elle ne répondait pas, ne prit pas la main que je lui tendais et passait ses yeux froids sur nous. Je finis pas baisser ma main tendue, mais je gardais résolument mon sourire crispé.
- Clotilde.
Elle avait dit son prénom comme on prononce celui de quelqu’un d’autre. Comme on ne disait plus rien, elle a répété :
- Clotilde.

Un coup d’oeil vers mon frère m’assura qu’il ne prendrait plus la parole. Il était pétrifié, lui qui faisait le malin il n’y a pas une minute.
- Enchanté...

Avant que j’aie pu ajouter autre chose, elle nous tourna le dos et s’éloigna.
- Pas causante la Clotilde !
Et me retournant vers mon frère :
- T’as perdu ta langue, toi ?
Il était livide. Au bout d’un moment, certainement parce que je le secouais comme un poirier, il pointa la pierre tombale devant nous. L’inscription me glaça.

« À notre fille, Clotilde Cordy »

Après quelques instants, j’assurai à Jean que ce prénom était courant. Clotilde avait cherché une tombe avec son nom de famille. Et le hasard avait fait le reste. Ça expliquait aussi son attitude quand nous étions arrivés. À partir de ce jour, nous n’avons pas revu Clotilde. Et Jean affirmait que les Cordy étaient des gens bizarres et qu’il ne voulait rien avoir à faire avec eux.

Les jours passèrent. Et les Cordy étaient toujours aussi mystérieux. Ils ne s’intégraient pas à la vie du village. Ils restaient cloitrés chez eux.

Un lundi matin, Jean n’étant pas descendu, j’allais le réveiller dans notre chambre. J’ouvrais notre porte bardée des stickers. Je me suis frayé un chemin jusqu’au lit superposé.

- Jeanot, debout ! On va être en retard...
- Je viens pas.
- Comment ça ? Allez grouille !
- Je suis malade.
- Bien sûr ! T’es jamais malade...
- Aujourd’hui, si.

À court d’arguments, je grimpais à l’échelle -Jean occupait le lit du dessus- et j’ai tiré la couette.
- Laisse-moi. Va-t’en !

Le souffle coupé par ce que je venais de voir, je descendis les barreaux lentement. Le visage de mon frère était méconnaissable. D’abord, les yeux écarquillés et noircis par d’épais cernes. Ensuite, son cou et une des ses joues striées par de griffures boursoufflées.

Je demandais ce que je ne voulais pas savoir :
- Que t’est-il arrivé ?
- Laisse-moi, s’il te plait. Dis aux parents que je suis malade.

Ne sachant pas comment réagir, je cédais :
- D’accord. Je reviens après les cours.

Bien sûr que je reviendrais après les cours. D’ici là, il aurait peut-être décidé de m’expliquer. Ce que je savais c’est qu’il n’avait rien la veille. Je passais donc la journée à ruminer sur l’état de mon frère et surtout sur son silence. Nous étions très proches. Pourquoi me cacher cela ? Et pire, comment avait-il réussi à échapper à la surveillance des parents ?

Nos parents étaient très vigilants sur d’éventuelles sorties de nuit. Dès la tombée du jour, les portes et fenêtres étaient verrouillées, et les clés conservées dans un lieu tenu secret. Quand nous protestions, notre père disait toujours : « J’étais jeune avant vous ! Et avec une tribu de cinq garçons, si je ne mets pas le holà tout de suite... ».

Sur le chemin du retour, je hâtais le pas. La bruine mouillait ma capuche et j’avais envie d’en savoir plus. Le vent forcit quand j’atteignis mon quartier, et de véritables bourrasques fouettaient ma rue.

Un hurlement stoppa ma course. Je me retournai sans pouvoir déterminer d’où venait le cri. Je me remis en marche. Une nouvelle plainte déchira l’air. Mes yeux sondèrent la maison de nos voisins. Rien ne bougeait mais j’étais certain que le cri venait de cette maison.

Mu par une force implacable, j’ouvris le portillon et pénétrai sur la propriété des Cordy. Mes baskets étaient déjà sur le tapis gonflé d’eau. Je respirais difficilement. Je n’avais plus du tout envie d’être là, face à cette porte. Le visage de mon frère m’apparut à nouveau. J’eus soudain la conviction que le cri et les marques sanglantes étaient liés. Et si Clotilde était à son tour victime de la bête qui avait attaqué mon frère ?

La bête.

La grande porte ne me paraissait plus aussi épaisse. Je pouvais sentir des mouvements de l’autre côté du bois. J’avais même la certitude que derrière l’oeil-de-boeuf un autre œil me surveillait. Un œil appartenant à un être infâme. N’y tenant plus, je hurlais de toutes mes forces :

- Clotilde !

La poignée s’abaissa lentement. La porte s’ouvrit en grand sur le hall d’entrée. Vide. Une lumière sale se déversait depuis un puits de lumière creusé dans le plafond. Je clignais des yeux. J’entrais et parcourais les pièces comme un fou. Vides. Je répétais encore et encore son prénom. Mais il n’y avait personne. Depuis longtemps.

Jean m’a entendu malgré la pluie, malgré le vent. Il m’a entendu et il est venu. J’étais inanimé dans une pièce qui ressemblait à une cuisine. Il m’a ramené à la maison. Mon visage portait les mêmes marques que le sien.

Nous avons feint d’être malades le reste de la semaine. Nous avons dormi ensemble pendant de longues semaines. Aujourd’hui encore, nous ne savons pas ce qu’il s’est passé et nos visages garderont toujours ces marques.
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Sylvie Talant · il y a
L'intrigue est bonne et l'ambiance dans le genre vampire est étrange et glaciale à souhait, avec un brin de romantisme apporté par la rencontre avec la goule au cimetière. Mes 5 points.
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Joséphine Deleu · il y a
Merci Sylvie d'avoir pris le temps de me lire et de me laisser ce commentaire intéressant !!!
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Chateaubriante · il y a
étrange et mystérieuse famille, dangereuse, qui plus est !
les deux frères ont survécu mais porteront toujours les stigmates de cette horrible nuit !
je soutiens

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Joséphine Deleu · il y a
Merci Chateaubriant !
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Maître Caesar · il y a
Très bonne histoire j’ai beaucoup aimé !
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Joséphine Deleu · il y a
Merci maître !
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Cléa Faqui · il y a
J’aime beaucoup ! Je trouve que ce texte est très bien écrit ! Bonne chance !!
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Joséphine Deleu · il y a
Merci beaucoup Cléa !
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Stéphane Sogsine · il y a
Bravo. Un texte qui paraît très traditionnel avec le retour de la jeune fille morte qu'on retrouve au cimetière... mais une relance très bien venue qui ajoute une note fantastique. Belle construction.
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Joséphine Deleu · il y a
Merci Stéphane pour le commentaire
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir,
vous avez Osé, Osé, Joséphine !!
Osé nous foutre les chocottes :-)
Merci.

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Patrick Peronne · il y a
Un vrai bon texte tenu, bien pensé et bien écrit. Le thème est respecté ; l'angoisse, ce minuit comme disait le poète, est au rendez-vous. *****
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Joséphine Deleu · il y a
Merci Patrick !
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Doria Lescure · il y a
voilà une histoire bien effrayante, bien rythmée et des personnages aussi denses qu'attachants. Un récit qui nous embarque très vite et qui dispose d'un ressort fantastique qui nous happe dès les premières lignes et nous fait frissonner jusqu'aux dernières. Pour ce bon moment de lecture, voici mes voix.
Je me suis également essayée à l’exercice et vous êtes la bienvenue sur mes lignes.

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Joséphine Deleu · il y a
Merci Doria pour ce beau commentaire ! Je suis allée voir lire.
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Sandrine Michel · il y a
Un très bon texte et une curieuse famille...
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Joséphine Deleu · il y a
Merci Sandrine !
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Zouzou Zouzou · il y a
On voudrait avoir des précisions sur une famille très mystérieuse...mes voix
Je concours aussi si vous aimez

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Joséphine Deleu · il y a
J'y suis allée.