Clint

il y a
3 min
1 623
lectures
23
Qualifié
Image de Printemps 2021
Clint pouvait vivre seul, mais il ne fallait pas lui demander d’aimer ça. Clint, dont le prénom dénotait la passion que sa mère nourrissait pour les films de Sergio Leone, n’avait malheureusement pas la minceur aristocratique de son homonyme. Comme pouvait le laisser prévoir son nom de famille, Clint Rodriguez était noir de poil, mat de peau, de taille moyenne et avait tendance à s’arrondir depuis ses trente ans.

Clint vivait seul depuis qu’il avait quitté le foyer de ses parents, à la fin de ses études. Il travaillait dans une agence immobilière du centre-ville, et gagnait correctement sa vie. Il n’avait pas trouvé de femme qui eut envie d’emménager avec lui, et il n’avait jamais envisagé de quitter son confortable appartement de célibataire.

Il aimait bien sa propre conversation, et avait pris l’habitude de s’adresser aux objets. Il racontait sa journée aux casseroles qu’il utilisait pour confectionner son dîner, énumérait à son rasoir les rendez-vous de la journée à venir, et se disputait avec sa tasse à café lorsqu’il avait un problème. Il était conscient que ces conversations paraîtraient bizarres à un regard extérieur, mais il ne perdait pas de vue le caractère inanimé des objets. Il leur faisait simplement la conversation.

Un matin, il choisissait une chemise dans sa penderie, lorsqu’il s’adressa à elle : « j’en ai marre de cette vie minable. »

« Moi aussi », lui répondit la penderie d’une douce voix féminine.

Il continua à lui parler, sans tenir compte de l’interruption :

« Je me sens vide. »

« Peut-être quelques vêtements neufs ? » lui suggéra-t-elle.

« Je ne pense pas que le shopping soit une solution. », lui répondit-il.

C’est bien une idée de penderie, pensa-t-il avec mépris. Il sortit de sa chambre, et alla se plaindre de leur futilité auprès de sa tasse à café. Il réalisa soudain l’absurdité de la situation. Il avait glissé de la manie innocente à la folie sans même le réaliser. Il se doutait bien que les hallucinations auditives n’étaient pas l’indice d’un esprit sain. Pour en avoir le cœur net, il revint vers la penderie et lui dit :

« Bonjour ».

Celle-ci garda le silence. Rassuré, il mit cette conversation sur le compte d’une fatigue passagère, et sortit pour aller travailler. Il salua au passage sa nouvelle voisine de palier, qu’il trouva plutôt mignonne.

Le soir venu, il se planta devant sa penderie ouverte. Comme un défi, il lui demanda : « Alors ? Passé une bonne journée ? »

« Bof », lui répondit-elle. « La routine. Des vêtements, toujours des vêtements. »

« Oui ? C’est pas la forme, hein ? »

« Non. Pas trop, et vous ? »

« Toujours aussi vide. Bon, ben bonne soirée. »

Terrifié, il se réfugia dans la cuisine, pièce rassurante dans laquelle les objets ne lui parlaient pas. Il y dormit par terre. Le lendemain matin, un samedi, il revint devant la penderie. Après les conversations d’usage, ils eurent une conversation agréable, portant essentiellement sur la difficulté à vivre seul. Il fut tellement séduit par la compréhension toute féminine de sa situation montée par la penderie qu’il prit son petit déjeuner en face d’elle, assis sur son lit. Il lui donna rendez-vous pour une autre causerie ce soir-là.

Le dîner, éclairé par deux bougies, fut un succès. Ils parlèrent de tout et de rien, évitant les sujets personnels, comme effrayés par l’intimité des confidences du matin. Il la quitta après le café et dormit dans la cuisine, cette fois par discrétion. Il trouvait déplacé de dormir dans la même pièce qu’elle. Après tout, ils se connaissaient à peine.

Ils prirent le petit déjeuner ensemble le lendemain matin, et découvrirent avec bonheur qu’ils étaient aussi grognons l’un que l’autre avant dix heures. La semaine suivante, Clint dîna tous les soirs avec sa penderie. Au travail, ses collègues remarquèrent rapidement son changement d’humeur, et ne lui épargnèrent pas les commentaires graveleux. Clint se contentait de sourire.

Le vendredi soir, il rentra chez lui plus tôt que d’habitude. Il avait acheté des fleurs pour égayer sa table de nuit, sur laquelle il prenait dorénavant ses repas. Il entra gaiement dans sa chambre, mais détecta immédiatement de la tension.

« Il faut qu’on parle », lui dit-elle.

Ces mots fatidiques, il les connaissait bien. Il les avait entendus avant chaque rupture, licenciement ou signature de carnet de notes. Elle lui expliqua qu’elle était tombée amoureuse de lui, mais que rien ne serait jamais possible entre eux, car ils étaient trop différents. Elle allait partir quelque temps pour se remettre, il ne fallait pas qu’il cherche à la revoir. Elle lui fit ses adieux avec des sanglots dans la voix, et partit. C’est-à-dire qu’elle ne lui parla plus. Fou de chagrin, il pleura, supplia, frappa même un de ses montants. Peine perdue, son amour n’était plus qu’une penderie.

Il se fit admettre en urgence à l’hôpital psychiatrique le plus proche sous prétexte de chagrin d’amour aigu. C’est lorsqu'il y croisa sa voisine de palier, responsable de boutique de vêtements venue pour oublier son amour de placard, qu’il reprit goût à la vie.
23

Un petit mot pour l'auteur ? 21 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Régis Régis
Régis Régis · il y a
J ai adoré vous lire, c est mon ordinateur qui m a parlé pendant cet instant...a ce propos : avez-vous songé à en faire une version audio ?
Image de VERONIK DAN
VERONIK DAN · il y a
Les objets ont ils une âme !!! Surréaliste mais très beau.
Image de Nicolas Auvergnat
Nicolas Auvergnat · il y a
Des amours à mettre au placard, des penderies à se pendre... Ils se prennent des vestes vos cintrés ! J'ai beaucoup aimé...
Image de De margotin
De margotin · il y a
Une agréable lecture
Image de Sten Mercoeur
Sten Mercoeur · il y a
Je me disais aussi... c'est bizarre qu'une penderie puisse aimer un être humain ! Bravo !
Image de Mathieu Jaegert
Mathieu Jaegert · il y a
Léger, drôle, une chute bien amenée.
Pas toujours commode de nouer une relation avec une armoire !

Image de Elisabeth Rigal
Elisabeth Rigal · il y a
Merci. Pour une fois, je me suis laissée aller au romantisme
Image de Claire Dévas
Claire Dévas · il y a
Je ne m'attendais pas du tout à cette chute qui m'a énormément fait rire ! Un grand merci pour ce booster de défenses immunitaires ! Je partage !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/servi-sur-un-plateau

Image de Gilles De Bert
Gilles De Bert · il y a
Bravo pour ce récit, qui nous entraine dans une autre dimension, un univers que Raymond Devos, aurait probablement apprécié.
Image de Alice Merveille
Alice Merveille · il y a
Quel plaisir de lire ce texte délicieusement loufoque !

Vous aimerez aussi !