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Clavem ad Veritatem

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Orestre

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Apolline se réveilla brutalement, chassant les dernières brumes persistantes d’un rêve sombre et tâta son flanc gauche d’un geste automatique, s’assurant que son revolver était toujours à sa place.

La jeune femme ne s’en séparait qu’en de rares occasions, et souvent en cas d’extrême nécessité seulement. Elle ne se sentait jamais tranquille lorsqu’elle était désarmée, en tout cas, pas depuis l’Épuration et les conflits qui avaient suivi. En vérité, Apolline se souvenait à peine de la Grande Révélation, elle n’était encore qu’un nourrisson à l’époque, mais elle se souvenait de l’Épuration ; elle avait grandi avec. De la fumée, des cris, de la panique, des combats, de la douleur et la mort. Voilà les souvenirs qu’elle gardait de ces dix terribles années de guerres intestines entre l’espèce humaine et les créatures surnaturelles. Celles-là même qui peuplaient les anciens contes pour enfants. Les vampyrs étaient venus les premiers, puis les lycans avaient suivi le mouvement. Ensuite, d’autres espèces thérianthropes s’étaient révélées aux yeux du monde, et cette année-là, Homo sapiens comprit qu’il n’était pas la seule espèce intelligente sur la planète, encore moins l’espèce dominante.

Finalement, Apolline secoua la tête, revenant au présent et vérifia l’heure : tout juste quatre heures et quart. La jeune femme devait avouer qu’elle avait parfois du mal à s’habituer au silence régnant sur les lieux. Lors de sa première expédition, elle avait été surprise par le calme. L’atmosphère était lourde, son cœur battait la chamade, mais il n’y avait pas un bruit. Elle avait toujours cru que ce serait le chaos. Or, il n’en était rien. Une plénitude presque apaisante régnait au-delà du Mur.

L’Ordre de l’Axiome l’avait envoyé en mission extra-muros pour la première fois en cinq année de paix totale, autant dire qu’elle allait devoir redécouvrir le terrain au fur et à mesure. Une puissante meute de lycans, fervents opposants de l’Ordre, s’agitaient un peu trop pour qu’ils soient ignorés, lui avait-on dit. Alors elle avait obéi, et depuis maintenant quatre jours, elle arpentait le territoire ennemi. La jeune femme passa distraitement une main dans ses cheveux avant d’étouffer un bâillement. Son expédition s’était faite plus longue que prévue, et elle commençait vraiment à fatiguer. Elle avait oublié que la distance séparant Panem et le Nouveau Paris était si longue, ou alors s’était-elle perdue.

Cette nuit-là, la jeune femme avait réussi à déniché une chambre au troisième étage d’un immeuble à l’entrée de l’Ancienne Ville. Elle attrapa un sac à dos noir dans lequel ses vivres ne tenaient plus qu’à deux barres de céréales, une gourde d’eau tiède et ses munitions : nitrate d’argent pour les Lycans, ultra-violet pour les Vampyrs et balles traditionnelles pour les Égarés. À côté, se trouvait un couteau de combat dont la lame était aussi noire que la nuit. Elle prit l’arme antimatière, dernière invention en date de l’Ordre, et la glissa dans sa rangers. Elle prit alors la direction de la sortie et tira lentement la commode avec laquelle elle avait bloqué la porte, puis poussa du pied le battant. Un long grincement retentit, lui donnant des sueurs froides. La jeune femme traversa l’appartement abandonné, et descendit les escaliers jusqu’au hall d’entrée du bâtiment. À ce stade, Apolline tentait de calmer ses instincts de survie et sortit prudemment dehors, attentive au moindre mouvement que son champ visuel lui permettait de capter malgré le brouillard encore présent.

La jeune femme s’était permis une halte dans le district désaffecté de l’Ancienne Ville. Depuis la construction de Panem dans une circonférences englobant les six anciens arrondissements au sud de la cité, pour séparer les hominidés des créatures après l’Épuration, la capitale n’avait pas été entièrement rebâti. Les humains comme les créatures avaient préféré laisser une certaine distance entre eux, et cela lui avait donc permis de se reposer avant d’entrer dans ce qu’ils appelaient le Nouveau Paris, lieu de résidence où les créatures vivaient en toute légalité, selon les accords de paix signés cinquante ans plus tôt.

La jeune femme remontait la grande avenue, incapable de se remémorer où elle se trouvait. Un écriteau dont la peinture s’était écaillée avec le temps indiquait Avenue des Champs-Élysées. Une multitude de ce qui semblait être des souvenirs surgit dans son esprit ; il y avait des guirlandes dorés sur ces arbres autrefois, elle en était certaine. Elle leva les yeux et avisa l’Arc de Triomphe dans sa piteuse grandeur. La façade avait noirci et un pan de la face intérieur de l’arche s’était écroulé, formant un amas de pierres derrière lequel il serait aisé de se dissimuler pour épier une proie. Elle longea l’avenue le plus discrètement possible, minuscule au milieu de cette rue infinie. Les carrosseries des rares voitures encore présentes étaient défoncées, les pares-brises brisés, du sang séché encore présent. Ici, le temps s’était arrêté lors de cette période terrible, figé un demi-siècle plus tôt.
La lune, pleine ce soir-là, brillait de tout son éclat et projetait un halo bienveillant sur les âmes égarées. Apolline s’arrêta sur la place, défiant les étoiles qui l’observaient dans le ciel encore obscurci par la brume matinale. À cet instant, elle aussi était une enfant de la nuit. Un bruit résonna, troublant l’atmosphère, et ses épaules se crispèrent sous sa veste. La jeune femme sortit silencieusement le Glock 17 de son étui, retira le cran de sécurité et pointa le canon là où elle pensait être l’origine du son. Un craquement sinistre retentit, puis quelques pierres roulèrent jusqu’à ses pieds. La panique commençait lentement, mais sûrement à s’emparer d’elle, aussi s’obligea-t-elle à prendre une profonde respiration pour recouvrer ses esprits. Remontant jusqu’à l’amas de pierres, Apolline entraperçut un pied nu en dépasser. Contrôlant du mieux qu’elle pouvait son rythme cardiaque, elle raffermit sa prise autour de la crosse et contourna l’obstacle devant elle. Elle discerna alors la silhouette d’un enfant et déglutit difficilement. De frêle stature, il semblait flotter sur un nuage de brume opaque. Ses cheveux d’un noir d’encre tombaient au creux de ses reins et ses yeux d’un blanc laiteux étaient fixés sur elle. S’il était une créature surnaturelle, l’Ordre n’en n’avait pas connaissance, et cela l’inquiétait.

Apolline pointa son arme devant elle d’un geste hésitant. L’enfant se redressa lentement, comme s’il avait senti le danger et la jeune femme aperçut la maigreur de son petit corps sous ses haillons. Son doigt trembla sur la gâchette, mais elle ne détourna pas le canon de sa cible. Si elle avait bien appris une chose de ses rencontres avec les surnaturels, c’était bien que les apparences étaient trompeuses.

– Tu as été choisi, Apolline Montgomery, déclara soudainement l’enfant d’une voix d’outre-tombe.

– Qui êtes-vous, répliqua vivement la jeune femme, toujours sur ses gardes mais de plus en plus intriguée.

– Je suis le Gardien des Cycles que vous avez brisés. Je suis le Gardien des Brumes Temporelles, et je t’ai enfin trouvé. Tu es la clef de toutes les vérités...

La dernière phrase avait été prononcée dans un murmure à peine audible pour l’ouïe humaine. Toutefois, avant même qu’Apolline n’ait pu l’interroger davantage, la brume opaque qui entourait l’étrange créature fonça droit sur elle, puis ce fut le noir complet.

PRIX

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Virgo34 · il y a
Un beau récit où le fantastique nous emmène vers d'autres sphères.
Mon tanka "A l'horizon rouge" est en finale, un peu grâce à vous. Vous pouvez venir le relire et renouveler votre soutien s'il vous plaît toujours. Merci d'avance.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Orestre · il y a
Merci beaucoup, si vous souhaitez faire un commentaire plus précis je serai ravis d'entendre votre avis, tout est bon à prendre pour progresser :)

Je viendrais lire votre nouvelle avec plaisir.

Tous mes voeux pour cette nouvelle année à vous également !

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Richard Laurence · il y a
Un superbe univers où la SF et le fantastique s'entremêlent avec beaucoup d'élégance. Cela m'a tout de suite fait penser à l'univers d'Underworld mais en beaucoup mieux !! Le problème c'est que vous passez beaucoup plus de temps à nous présenter votre univers qu'à nous raconter une histoire. Concrètement, pour un TTC, on reste vraiment sur notre faim car vous nous racontez là l'histoire d'une jeune femme qui se réveille, se met en route, fait une rencontre inattendue et...fin ! Autrement dit, l'histoire ne fait que commencer... Et on a envie de connaître la suite... !! Il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'une belle introduction à votre univers, une sorte de pilote, et je vous encourage à écrire des récits plus long pour développer cet univers et ce personnage d'Apolline Montgomery...
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Orestre · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire ! Il est vrai que ma fin reste en suspens, j'ai très peu l'habitude d'écrire des TTC et cette oeuvre s'inscrit dans une série de nouvelle racontant l'histoire d'Apolline et l'Avenir de son monde. Habituellement, avec mon ancien compte, je participais plutôt aux concours de nouvelle allant jusqu'à 25 000 signes. Je ne suis pas pleinement satisfaite de ma participation, mais je retenterais ma chance en étant mieux préparer s'ils refont le concours l'année prochaine.

En tout cas, je vous remercie d'avoir prit le temps de me répondre en exposant vos arguments!

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Didier Lemoine · il y a
Mes voix pour votre texte. Si cela vous inspire, venez visiter "La princesse Alexandra" en route sur le prix IMAGINARIUS. Pour lire, et voter peut-être, c'est ici http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Orestre · il y a
J'irai lire avec plaisir dans l'après midi.
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Coraline Parmentier · il y a
Un récit qui tient en haleine, et qui fait demander une suite ! Mes voix :-)
Si vous voulez connaître mes déesses des eaux, vous pouvez embraquer sur la barque solaire du dieu Rê et rejoindre mon royaume embrumé...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Orestre · il y a
Merci beaucoup, c'est avec plaisir que je me laisse emporter vers votre univers.
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Pascal Depresle · il y a
Prenant et angoissant, un très bon texte. Mes voix. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert (L'héroïne - Tata Marcelle).
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Orestre · il y a
Merci beaucoup, j'irai voir dans la journée avec plaisir.
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Klelia · il y a
Angoissant ! La fin laisse place à notre imagination...
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Orestre · il y a
Merci, c'était le but recherché ; je suis contente de l'avoir atteint.
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Didier Caille · il y a
oui...vite la suite, récit très prenant :) et si vous souhaitez lire ma dernière nouvelle
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-programme-brume

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Orestre · il y a
Merci beaucoup, j'irai lire dans la journée de demain :)
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Merlin28 · il y a
Un bon début...
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Orestre · il y a
Merci
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