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Claustrophobie

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Zago

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Pourquoi on a aimé ?

Le monde souterrain est raconté avec violence, angoisse, dans un récit haletant au ton singulier. Une histoire sombre de vengeance(s) qui tient en ...

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Un jeune acacia trône au centre de son jardin. André l'adore. Le contempler peut constituer pour lui une activité à part entière. Il lui parle, le touche, s'en occupe. Il le considère comme un ami. Un jour, il m'a dit : "Je me demande des fois s'il ne se sent pas seul. Il faudra que j'en plante un deuxième. Tu sais, pour avoir de la compagnie, quand je ne serai plus là."

André est mon CPIP. Conseiller Pénitentiaire d'Insertion et de Probation. Le courant est tout de suite bien passé. Il m'avait emmené chez lui au cours de ma première perm', parce que "t'as jamais beaucoup vu la lumière du jour", comme il m'a dit. Tu m'étonnes...

Le mec a toujours été passionné par mon cas. Je l'raconterais bien, mais... Allez, j'le raconte.
Je suis tombé pour "violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner". Tu parles que j'ai pas eu l'intention de la donner. En vérité, c'est à refaire, j'le refais.

J'étais un cataphile. Pas du genre touriste à Denfert-Rochereau, tu vois, les catacombes, j'y passais ma vie. En vrai. Au départ, j'étais punk dans le métro. Charclo, quoi. Je vivais de la manche, de petites combines entre galériens de la rue. Mes frelots de misère remontaient parfois, mais moi, jamais. Je dois avoir le squat dans le sang.

À la base, je cherchais juste des caches où passer la nuit quand ils fermaient les accès. Je m'aventurais partout, sur les voies, dans les couloirs d'entretien. Des planques, j'en ai trouvé un paquet, t'as pas idée comme c'est immense, là-dessous. Ils condamnent, mais quand t'as que ça à faire, tu t'équipes et tu rouvres. Une fois, j'ai repéré une trappe, dans le petit espace entre le mur et les rails. Je m'y suis engagé, et je suis arrivé dans les égouts. De là, c'est devenu un jeu, un peu comme faire le plan d'un labyrinthe. Des égouts, j'accédais à des parkings souterrains par des soupiraux à peine visibles. Ensuite, je suis tombé sur des galeries qui communiquaient entre le métro et le RER. Et un beau jour, sur une voie du RER, carrément sur le chemin de fer, entre les rails, j'ai trouvé un trou de la taille d'une bouche d'égout. Fallait s'accrocher, pour descendre. 7 mètres de pierre, sans échelle, j'te cache pas que j'ai eu une petite suée. En bas, c'était une grotte. Voutée, mais interminable. Et sombre, mon pote. On n'y voyait rien, même avec la lumière du téléphone. J'étais dans les carrières. Les catacombes.

Je suis revenu avec des torches, et des bougies dans des vieilles bouteilles de pif, histoire de pas me retrouver perdu dans le noir une fois les piles HS. Je suis devenu un spécialiste. Ouais, on est plusieurs zinzins à aimer se balader dans les sous-sols de Paris. Mon blase, là-dessous, c'était le Fossoyeur. J'étais celui qui ouvrait les voies. Je creusais des chatières qui menait à des tunnels pas visités depuis des lustres. J'ai même trouvé une espèce de bunker qui datait de la seconde guerre mondiale. Les précédents occupants avaient dessiné les avions allemands qui bombardaient la capitale, sur les murs. C'est pas dingue ça ?

Je sais, tu veux du croustillant. Ça arrive.

Tu sais, l'ombre attire toute sorte de personnes. C'est pas des foutaises. En bas, t'as pas de caméras, et si tu te débrouilles bien, tu peux faire ce que tu veux sans que quiconque soit jamais au courant. À cette époque, les skins fréquentaient pas mal les caves. Ce jour-là, j'étais en vadrouille. En passant près d'un spot qu'on appelle la Plage, j'ai entendu des sanglots. J'ai tout de suite pensé à un touriste paumé. Bonne âme, je me suis approché. J'ai bien fait. Au sol, il y avait une petite black, à peine 20 piges, le nez en sang, et une arcade éclatée. Penché sur elle, en train de défaire son falzar, il y avait cet enfoiré que le juge ose appeler la victime. Le mec, m'entendant arriver, se tourne vers moi. Et là, droit dans les yeux, il m'dit : "Je la commence, et je te la laisse".

Là, quand même, j'ai phasé quelques secondes. Le temps de comprendre. Le mec me proposait de violer une gamine. Droit dans ses bottes, le mec, paisible. T'aurais fait quoi à ma place ?

Perso, j'lui ai imprimé la semelle de mes rangers en travers de la face. Cinq ou six fois. Pour sûr, il était dans les vapes. J'ai conduit la gamine à la surface, et je suis retourné sur les lieux. J'ai pris le mec sur mon épaule, et je l'ai largué dans un puits bien paumé. Je me doutais qu'il allait morfler un moment avant de terminer sa vie de pervers. Le réveil dans les ténèbres, la peur, la faim, la soif. J'ai hésité quelques fois à aller le rechercher. Puis je me suis dit que les leçons ne marchent pas avec ce genre de crapules. J'ai pensé à ses futures victimes. Et j'ai laissé la justice des catacombes rendre son verdict. Mais on va être franc cinq minutes. Ça m'a jamais vraiment empêché de dormir.

Par un malheureux concours de circonstances, je me suis fait choper. Il y avait des caméras de surveillance quand j'ai ramené la fille en haut. Elle a porté plainte contre l'autre ordure, et quand ils l'ont retrouvé, ils ont fait le rapprochement. Après, le parcours classique du taulard. Tribunal, prison, etc.

André a bien fait son taf, contrairement à la pétasse qu'était ma CPIP avant lui. On a monté un "projet d'aménagement de peine" béton, je suis repassé devant le juge, et j'ai menti. J'ai dit que je regrettais. Compte tenu des circonstances, j'ai eu une réduction de peine.

Aujourd'hui, je suis devant l'acacia, dans le jardin d'André. On fête ma sortie.

- Il est vraiment bon, ton picrate.

Il sourit, d'un air absent, en contemplant son arbre. Il dit :
- Plus je le regarde, et plus je le trouve majestueux.
- J'avoue. Il a quel âge ?
- 9 ans. Je l'ai planté peu de temps après la mort de mon frangin.

Pas besoin de calcul... C'est le temps que j'ai passé au trou. Non... André ne peut pas être le frère de l'autre ordure... Impossible, c'est pas le même nom. J'ai la tête qui tourne un peu... Ça doit être le vin.

- C'est aujourd'hui que j'en plante un deuxième.
- Je... Ok, cool... J'savais pas que t'avais eu un frère.
- C'était mon demi-frère, pour être précis, mais on a grandi ensemble. C'était tout comme...

Il se retourne vers moi, le regard froid, le visage livide, ne laissant transparaître aucune émotion.

- Tu sais, la fille, celle que t'as remontée... Elle a disparu, par la suite.
- Hein ? Non, j'savais pas... Je... J'me sens pas très bien...
- C'est normal. Elle est venue ici, comme toi, et je lui ai fait boire un somnifère. Comme à toi.

Mes yeux se ferment. Je résiste, j'essaie de me lever, mais je m'écroule sur le sol.
- Tu... Tu débloques... André ? Tu lui... Qu'est-ce tu lui as fait ?
- Ho, ça mon ami, tu ne vas pas tarder à le savoir.

Il sourit.
Je sombre.

Je me réveille. J'ignore où je suis. Il fait noir. Je dois être sur le sol, allongé sur une surface dure. Il y a comme une odeur de terre, d'humus. J'essaie de me lever et me cogne la tête immédiatement. Je lève le bras et ne peux même pas le déplier entièrement. J'essaie sur les côtés, et les parois sont quasiment au niveau de mes épaules. Je suis enfermé dans une boîte. J'ai peur de comprendre. Mon cerveau refuse d'accepter, de céder à l'épouvante... Non... Non... Pas ça... Par pitié... J'ai mon briquet dans ma poche arrière. Je m'en saisis. Je n'ose l'allumer. Non.

La flamme jaillit.

Je suis dans un cercueil. Il m'a enterré vivant !

PRIX

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Miraje · il y a
Un "recommandé" beau comme un ... rayon de soleil ☺☺☺ !
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Cudillero · il y a
Très beau texte. Et quelle chute... Bravo.
Si le coeur vous en dit, je vous propose un pantoum :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vent-d-automne-a-susurre
Bonne journée.

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Zago · il y a
Merci d'être passé me lire, Cudillero !
Je passerai par chez vous sous peu. Au plaisir !

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Chantal CONDOMINE · il y a
Excellent ! Votre style est précis. On est direct immergé dans le décorum. De quoi inspirer l'amateur que je suis.
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Zago · il y a
Merci pour ce commentaire, Chantal ! À bientôt !
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Adjibaba · il y a
A lire absolument.
Belle production!
Je vote!

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Zago · il y a
Merci Adjibaba !
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Adibro · il y a
Whow! Un peu morbide la fin mais très surprenant, il y a plein de retournements de situation, je me suis vraiment fait balader ;)
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Zago · il y a
Merci Adibro, c'était le but ! Il a un destin, ce fossoyeur, de ceux qui s'écrivent sans la lumière du soleil ;)
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Felix CULPA · il y a
Une claustrophobie définitive ! Cela me fait penser au film " Burried "! Un texte palpitant comme j'aime ! Je vote et je m'abonne !
Je suis nouveau, merci de soutenir mes deux premiers textes en concours !

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-braquage-poetique

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Zago · il y a
Salut Félix, et bienvenue ! Merci pour ton commentaire, j'ai vu Buried il y a un bail, et c'est vrai qu'en terme de huis clos, c'est difficile de faire mieux ! Je vais de ce pas lire tes oeuvres.
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Melinda Schilge · il y a
Bravo pour le macaron, bien mérité !
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Zago · il y a
Merci Melinda !
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Elise Envers · il y a
j'aime cette oeuvre!
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Zago · il y a
Merci Elise !
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Marie Quinio · il y a
Froid dans le dos... !
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Zago · il y a
C'est l'effet escompté ! Au plaisir, Marie !
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J.M. Raynaud · il y a
bravo pour la recommandation
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Zago · il y a
Merci Monsieur !
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