Clandé

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J'ai commencé à écrire des textes, surtout de fiction, quand j'étais enfant et n'ai pas arrêté depuis. C'est pour moi une fonction vitale  [+]

Image de Printemps 2021

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Les réverbères viennent de s'allumer le long du port, striant une fine pluie glacée et découpant le macadam de halos jaunâtres. Une voiture de patrouille descend lentement l'avenue. Des silhouettes se hâtent. Un couple ralentit devant un restaurant à la grille baissée, hésite, s'approche d'un homme au costume gris fatigué, tapi dans l'encoignure. Des ronds de fumée montent devant son visage renfrogné. Il les interroge d'un geste du menton. « On est des amis de Toni ». Les yeux du fumeur se plissent, détaillent ces interlocuteurs l'un après l'autre, des cheveux aux baskets en s'attardant à la hauteur de leurs vestes, remontent jusqu'aux sourires timides, dérivent sur le trottoir maintenant désert. Il indique enfin d'un coup d'œil la porte voisine et reprend sa position de guet.

Au fond du long couloir éclairé par une ampoule nue et encombré de caisses de bouteilles vides, une autre porte fermée. Frapper, pas frapper ? Le vacarme des conversations les engage à pousser le battant écaillé sans autre formalité. Semi-pénombre, doubles rideaux tirés. Ils se figent, avancent de quelques pas, cherchent des yeux vers où se diriger. Combien sont-ils, serrés en grappes autour de petites tables ou agglutinés au bar dans un épais brouillard de fumée ? Des habitués entre deux âges qui s'apostrophent, s'appellent par leurs prénoms, s'offrent des cigarettes et écrasent leurs mégots dans des cendriers qui débordent. Quelques femmes, mais surtout des hommes, blousons ou costumes sombres, sweats ou cravates desserrées. Des assiettes, mais surtout des verres, que deux serveurs mal rasés en chemise blanche s'emploient à remplir dès que les clients leur en font signe du pouce. Des rires lourds. Des éclats de voix avinées. Des regards qui maintenant les suivent. Avec insistance.

La tentation de faire demi-tour. Mais un costaud s'approche, un semblant de sourire aux lèvres, sourcils levés. « On est des amis de Toni », disent-ils ensemble, comme pour s'abriter derrière cet ami d'un ami, qui risque de ne plus l'être quand ils le reverront. Le costaud les plante là sans un mot, s'éloigne, revient avec une table pliante sous un bras, deux chaises sous l'autre, les invite d'un regard à le suivre, les installe dans le dernier espace libre entre un groupe bruyant et un meuble chargé de bouteilles, leur met la carte entre les mains. « Ce qui ira le plus vite », chuchote la femme. « T-bone-steak direct », suggère son compagnon. Et deux bières. Ne pas se faire remarquer en commandant une eau minérale. Le costaud opine sans commentaire.
De la porte battante où il disparaît, sortent deux hommes aux tee-shirts tendus sur de larges bustes. Ils serrent des mains au passage, tapent quelques épaules. À leur approche, les nouveaux arrivants peuvent distinguer les tatouages colorés de leurs bras poilus. « Vous venez de la part de qui, déjà ? » demande le plus âgé. Accent indéfinissable, ton méfiant, yeux inquisiteurs. La table d'à côté s'est brusquement tue ; ceux qui tournaient le dos font volte-face, scrutent le couple. « De la part de Toni », redit l'homme d'une voix qu'il aurait voulu plus assurée. « Toni l'Italien ? » Un ange passe dans l'air lourd. L'ami de l'ami qui les a envoyés dans cette galère après quelques coups de fil s'appelle d'ailleurs Ange... il est Corse. Brusque illumination : ne pas tomber dans le piège, masquer l'hésitation par un regard étonné et lancer comme une évidence « Non, Toni le Corse... l'ami d'Ange ». Une chance sur deux... un risque sur deux aussi ! Bingo. Ils devraient prendre un billet de loterie en sortant. Les deux fouineurs secouent verticalement la tête comme des automates, s'éloignent, la conversation reprend à côté, les steaks arrivent. Trop saignants. Ils n'avaient pas osé préciser, peur de passer pour des caves en demandant « bien cuits ». Ils les mangeront quand même. Avec les frites trop grasses. « J'attends le pianiste et son vieux ragtime pour m'aider à faire passer », glisse la femme. « Moi, j'aimerais voir arriver la vendeuse de cigarettes en bas résille... au point où j'en suis », réplique l'homme dans une quinte de toux. Ils ne verront ni l'un ni l'autre, seulement une addition... corsée, annoncée de vive voix par le costaud, qu'ils paient en liquide comme précisé par l'ami de l'ami.

Revenus dans le couloir, ils ouvrent prudemment la porte de la rue, scrutent l'avenue, se hasardent sur le trottoir désert, sortent le gel hydroalcoolique de leur poche, s'en frottent vigoureusement les mains et s'éloignent en rasant les murs.
— Tu avais envie de retrouver le plaisir d'un restaurant malgré le confinement, ma chérie ! lance-t-il comme un reproche.
— Chicago années 20, souffle-t-elle
— Non, Marseille années 20... On ira se faire tester dans la semaine.
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Brigitte Bardou · il y a
Excellent : l'ambiance est parfaitement rendue et la chute m'a "cueillie" : je m'attendais à tout sauf à ça !
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Françoise Cordier · il y a
Merci Brigitte d'avoir repêché ce texte (et d'autres) dans le tsunami de l'été.

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