3
min

Claire de lune

Image de Drjonzack

Drjonzack

15 lectures

4

Il y a des matins où la fraîcheur d'un l'oreiller vous enivre ; aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir dormi un mois. D'ailleurs, impossible de soulever une paupière.

Tout avait basculé en un regard. Il déambulait dans une librairie où un obscur écrivain signait quelques copies de son dernier chef-d’œuvre. Elle était de dos, émouvante mer de cheveux roux ondoyant sur une tunique verte. Il avait suffit qu'elle tourne la tête, que ses yeux fulgurants captent sa pupille pour qu'il se sache damné. Il s'était approché ; elle gobait des madeleines, hydratées par un verre de vin rouge. « Vous en êtes au dessert ? »
Les phrases avaient fusé, les corps s'étaient parlés, dialogue silencieux mais tellement plus bavard. Plus tard dans la soirée, ils s'étaient quittés dans un silence humide, le cœur brûlant, le cerveau en fusion.
Il rentra à son appartement vers deux heures du matin. Avec des précautions de Sioux, il se glissa sous le drap déjà chaud. Claire dormait profondément, une joue écrasée contre l'oreiller, un pied en travers du lit, petit ange contorsionniste. Un court sentiment de culpabilité lui pénétra l'oreillette droite avant de ressortir par une narine. Après tout, ils ne se fréquentaient que depuis un mois, il était encore loin le temps des promesses éternelles. Elle sentait bon le lilas. Il sourit, enfouit son nez dans ses cheveux, s'endormit rapidement.
Le lendemain matin, il se réveilla dans une chambre vide. Claire enchaînait les heures au magasin et ne serait pas rentrée avant vingt heures. Dehors, l'été criait à pleins poumons. La journée s'étirait devant lui, vierge, vibrante, offerte.
Il but un café et s'allongea sur le lit encore plein des effluves de la veille. Sous ses paupières apparut le visage nouveau. La bouche délicatement formée, le nez finement arrogant, la peau fine et translucide, parsemée de grains de beauté comme autant de monts à conquérir. Il sut qu'il devait la revoir.
Il suivit son désir : textos impulsifs, fièvre de la découverte, angoisse exquise du rendez-vous furtif. Il se découvrit capable de ruses qu'il croyait réservées aux mauvais téléfilms. Inventa des réunions, loua des chambres d'hôtel, dépensa sans compter, brûla sa vie, partagé entre deux corps, deux sommets enneigés, deux continents inouïs. Le matin il faisait l'amour à Claire dans un lit familier, palpant lentement du bout des doigts jusqu'à trouver une peau accueillante, ouvrant les yeux sur un regard bleu ciel. L'après-midi, rasé de près, parfumé, conquérant, il entrait d'un pas ferme dans un des innombrables hôtels de la capitale. Un clin d’œil discret au maître d'hôtel, une tape dans le dos, et il montait escalader son deuxième Everest.
Les semaines passèrent ; puis les mois.
Son travail commençait à souffrir de sa double alliance. Parfois, son esprit quittait le bloc opératoire ; il se figeait, bistouri à la main, cherchant des yeux un infini fuyant. « Docteur, vous allez bien ? » Oui, il allait bien... après tout, n'avait-il pas ce dont tous les hommes rêvent ? Un équilibre parfait entre le feu et la glace. Le confort d'un amour familier pimenté d'escapades folles aux bras d'une fusée Ariane, un feu d'artifice de plaisirs variés. Certes, il dormait peu, travaillait beaucoup, organisait des weekend à Venise sous couvert de congrès, non ma chérie je ne peux t'emmener, on va vraiment bosser comme des bêtes, comme des bêtes tu parles, façon de parler, et il passait deux jours à se vautrer dans le stupre, baigné dans une mer de Limoncello, de canolli et d'orgasmes. Oui, il allait bien, très bien même, il allait refermer ce thorax, enjamber sa Triumph Bonneville et rejoindre Claire au théâtre. Oui, il allait bien.


Il y a une odeur de pluie, Claire a dû oublier de fermer la fenêtre. D'ailleurs, je vois les gouttes tomber, une à une dans une espèce de tube... Non ce n'est pas de la pluie, plutôt une odeur de propreté, de fraîcheur, de désinfectant, presque.
Claire a déjà dû partir, il fait jour. Il me semble que la chambre est bien claire. J'ai les jambes lourdes, en coton. Elles semblent mortes. Bizarre, je n'ai pas le souvenir d'avoir trop bu hier soir. Ma paupière droite se soulève enfin ; un brouillard. Ma tête pèse une tonne. Je ne reconnais pas cet endroit. Finalement j'ai dû boire un peu plus que prévu. Qu'importe, un Doliprane et c'est parti. J'ai un bloc à 8h, et ce soir je dois voir Ursula, j'ai réservé le Grand Hôtel. Ça me coûte cher, c'est sûr, mais elle le mérite... mais, c'est bien Claire que je vois, assise au bord du lit ? Elle n'est pas au travail ? Et pourquoi me tient-elle la main, c'est curieux. J'essaie de lui parler mais il ne sort de mes lèvres qu'un borborygme affreux. Elle détourne la tête, sa poitrine se soulève un peu trop vite. Je suis son regard, elle a un air terrible que je ne lui connais pas. J'y vois de la colère, de l'incompréhension, de la tristesse, de l'amour ? Oui, bien caché au fond du regard bleu, c'est bien de l'amour... et il y a autre chose, quelque chose qui ressemble à de la haine. Les doigts de ma main gauche palpent une chair connue, douce et fraîche ; une odeur de fraise me caresse les narines. J'essaie de tourner la tête mais elle est bloquée par un sorte de collier en plastique. Pourquoi la chambre a-t-elle été repeinte en blanc ? Et à quoi correspond ce bip-bip régulier ?

Une porte s'ouvre et une femme vêtue de blanc me regarde, satisfaite. « Ah, il est enfin réveillé ! Vous voyez mesdemoiselles, je vous avait dit de ne pas perdre espoir !» Elle paraît lointaine, irréelle ; un spectre. Je ferme les yeux. Une larme coule, roule sur mes lèvres et m'hydrate de son goût salé. Au fond de ma gorge, je crie.
4

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite, fascinante et agréable à lire ! Bravo ! Grâce à vos voix,
“Sombraville” est en Finale ! Je vous invite à confirmer votre soutien si vous
l’aimez toujours ! Merci d’avance ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

·
Image de Lélie de Lancey
Lélie de Lancey · il y a
Merci pour ce bon moment de lecture... Les deux vies sont parfaitement imbriquées et la fin, dans ce cri silencieux est terrible. J'ai beaucoup aimé.
·
Image de Neolien
Neolien · il y a
Quo vadis !
·
Image de Drjonzack
Drjonzack · il y a
Domine !!
·