Clair-obscur

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Écrire, pour passer le temps ? J'envoie régulièrement de mes nouvelles à Short-Édition. J'ai publié L’œil du loup (un recueil de fragments), Les sept chiens de l’Avent (un recueil de  [+]

La lumière de cet après-midi de novembre mille-six-cent-soixante-quatre était d’une brûlante netteté. Le vent de noroît avait chassé les nuages vers le sud du plat pays, rendant au ciel sa pureté originelle. Il en résultait une belle clarté dans la pièce qui nous servait de cuisine, de salle à manger et de salon.
Je travaillais dans l’un des plus célèbres ateliers de peinture de la ville et j’habitais, avec ma mie, dans une petite maison près du port. Mon maître m’avait accordé, comme tous les ans à la Saint Martin, un congé.
J’ai tiré une chaise entre la fenêtre et la grande table en chêne. J’ai posé, sur la table, une coupe en porcelaine blanche, en forme de coquille Saint Jacques. C’était un lot gagné à la tombola de la paroisse. J’ai installé mon chevalet et mes pinceaux, j’ai minutieusement réglé la position de la chaise, pour que la lumière tombe sur son visage. Puis, je suis allé la chercher.
Elle somnolait, allongée sur le lit. Son ventre, qui portait notre enfant, tendait sa robe noire comme une grand-voile gonflée par le vent. J’avais envie de la croquer dans sa maternité.
« Viens mon amour, je vais peindre ton portrait avec notre enfant.
- S’il te plaît, laisse-moi me reposer.
- La lumière est magnifique ce tantôt.
- Non, je ne veux pas ; je ne veux pas que tu fasses mon portrait ; je me trouve trop laide avec toutes ces taches de grossesse sur mon visage. On dirait que je porte un masque !
- Tu es très belle et j’ai envie de te dessiner et de te peindre... Et je crois que j’ai envie de toi.
- Non, il n’en est pas question ! »
Je l’imaginais, assise en majesté dans l’incomparable lumière de l’automne, et voilà qu’elle refusait tout net. J’ai réfléchi un instant.
« Accepterais-tu que je fasse ton portrait de dos ?
- De dos ? Mais ça n’a aucun sens, ce n’est plus un portrait !
- Si, je t’assure, ce sera un beau portrait, un magnifique portrait de dos.
- Bon, puisque tu insistes, j’accepte, mais je ne veux pas qu’on voit un seul trait de mon visage, sinon je brûlerai le tableau ! »
Elle s’est levée, puis, en un geste lent, a refait son chignon. Je l’ai entraînée par la main dans la salle commune.
J’ai retourné la chaise. Elle s’est assise, de dos, dans la lumière. Je baignais dans la tiédeur de son parfum sucré. Un rai de soleil tombait sur sa nuque pâle. Elle se tenait légèrement en avant et de côté. Depuis que son ventre s’arrondissait, elle ne pouvait plus se caler au fond du siège. J’entendais sa respiration régulière.
C’est là que le tableau s’est formé dans ma tête : une femme de dos, les cheveux relevés en un chignon porté bas, assise sur une solide chaise en bois. Lui faisant face, un mur brun, nu. Sur le côté, une table avec une coupe en porcelaine blanche. Le dénuement mat du décor ferait ressortir la tendre pâleur de sa nuque en pleine lumière.
J’ai travaillé le plus vite que j’ai pu, pour abréger la séance de pose. De temps à autres, je me levais et je posais délicatement mes lèvres sur la peau douce de son cou.
« Arrête, tu me donnes la chair de poule. Dépêche-toi grand dadais !
- Tu es si belle, je ne peux résister »
Ce jour-là, c’est dans la courbe de sa nuque que j’ai concentré toute sa beauté, tout mon amour, toute ma tendresse. Ce fût un jour de grâce.
En fin d’après-midi, la première version du tableau était bien avancée.
La lumière baissa brutalement. De sombres nuages violine avaient obscurci le ciel. Je l’aidais à regagner la chambre. Elle s’allongea sur le lit pendant que j’allumais quelques chandelles.
C’est en revenant dans la salle commune que je vis, posé sur le rebord de la fenêtre, l’oiseau de malheur. Un grand corbeau, portant dans son bec un morceau sanguinolent de chair corrompue, me fixait de ses yeux plus ronds et brillants que des billes d’obsidienne.
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