1
min

Cinémascope de quartier

404 lectures

160

Qualifié

J’aime bien aller au cinéma. On y entre incognito, on passe au vestiaire, on enfile un Stetson, une chemise à jabot, une paire de Stan Smith. On peut, sans que demain ne s’en mêle, fumer dans les bistrots du bon vieux temps, galoper au cul des filles, boire au goulot des abysses et piquer l’adversaire à la pointe du glaive dans l’aube des clairières. On y naît centenaire, on y meurt embryon. Et au milieu bondissent les illusions.

Ma salle attitrée se remplit à l’aplomb du balcon, dans le ventre du troquet en contrebas d’où s’échappe la clameur moite des machinos qui suent. J’y fouille en règle la mémoire du script. Ma perche bandée chevrote imperceptiblement au-dessus du mensonge des comédiens, tapissés de leurs catadioptres ordinaires.

Autour des lentilles tendues vers un improbable infini, convergent les bruiteurs alentour qui pépient. Là, défilent les émotions que je passe au chinois de ma psyché.

La comédie s’étire en une remarquable routine.

Ligotés au bar, les alcoolos réguliers coulent des fondations séculaires et ponctuent de leurs rôts d’insondables slams à la face d’étudiants qui rugissent leur jeunesse malhonnête.

Au creux des alcôves, les amants dodelinent en tandem et soufflent leur poignante candeur aux pelotons de vieilles filles, qui sous les tables aiguisent leurs diatribes.

De la cave au grenier, les frotte-manches dégoulinants tissent leurs vénéneuses louanges sur les épais manteaux des bourgeois endimanchés. Au chevet de cossus vieillards apaisés, les entraîneuses tricotent des rêves d’ailleurs.

Tandis que le trottoir d’en face se maquille en luisant miroir, le garçon de café botte la croupe du dernier pochard qui prend bruyamment congé. On entend les gospels s’élever dans un ciel crasse escortés par les entrelacs de volutes rastas.

La scène digère ses flots éthyliques en gouttes salées qui grossissent le lit des rivières urbaines où serpentent les névroses dissymétriques.

Hâtivement le générique salue ses artistes qui s’éparpillent dans le soir jusqu'au lendemain et je couche dans mon carnet les noceurs abîmés.

Je tourne alors les rotules et me hisse vers mon exigu logis pour pleurnicher le Fado quotidien sur mon petit écran favori. J’aime bien aller au cinéma.

PRIX

Image de Printemps 2018
160

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Bonjour De l'encre sur les doigts ! Je relis votre beau TTC que j'ai beaucoup apprécié !
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

·
Image de De l'encre sur les doigts
De l'encre sur les doigts · il y a
Bonjour Jean. Pour l'heure je suis en panne. Le dépanneur ne devrait plus tarder. J'envie votre belle mécanique.
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Elle a aussi quelques problèmes mais je fais avec ! Bonne soirée à vous, De l'encre sur les doigts !
·
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
De belles figures de style pour un auteur qui est tout sauf un figurant. Mon vote
·
Image de The6feeL
The6feeL · il y a
Sincèrement, j'adore votre texte. C'est simple. Ambiance, choix des mots... Tout y est très spécial, original. Et en tant que grand amateur de cinéma, je ne peux qu'être combler par un texte qui aborde ce thème si bien ! Toutes mes voix, sans hésitations !

Si l'envie vous prend de découvrir "Papy", en lice à la Matinale des Lycéens, c'est avec grand plaisir que j'attends votre avis !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/papy-4

·
Image de Proton40
Proton40 · il y a
C'est très fin et précis, un bel hommage au 7ème art... mes voix
·
Image de Florence Duquesne
Florence Duquesne · il y a
Moi aussi "j'aime bien aller au cinéma", on ne s'en lasse pas. Voté
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un florilège de métaphores bien croustillantes. Bravo, De l'encre sur les doigts. Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba en compète printemps sur l'histoire tragique d'un migrant http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

·
Image de Chris
Chris · il y a
Je les connais tous ceux là, mais vous les racontez si bien...
·
Image de Kenavo
Kenavo · il y a
Emotions, même après le clap final. MES 5 voix ! Vous pouvez aussi aller voir ma poésie ''Aphrodite 2018'' pour le prix Saint-Valentin...
·
Image de Mireille.bosq
Mireille.bosq · il y a
Allons nous faire une toile! good luck, je vote et je m'abonne
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Je me suis régalée de votre texte plein d'humour.
Je vous invite à aller découvrir mon sonnet dans le Prix de la St Valentin.. Merci.

·