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Cinéaste (un mauvais rêve)

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bruno cuffini

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En compétition

Le premier jeudi d’un joli mois de printemps, à onze heures, j’ai essayé d’appeler Hildegarde, ma fille, sur son portable. Visiblement, elle n’avait pas renouvelé sa carte à temps, le numéro n’était plus attribué.

Le même jour, à quinze heures et une minute, un gendarme m’appelait, vérifiait que j’étais bien moi et s’excusait dans un souffle d’avoir une bien mauvaise nouvelle.

À quinze heures et trois minutes, je savais que je n’entendrais plus jamais Hildegarde, que les pompiers avaient dû enfoncer la porte, appelés par les voisins dérangés par l’odeur.
Ma fille s’était pendue depuis au moins huit jours. Est-ce que je pouvais venir ? Non, non : pas sur place, à la gendarmerie.

À dix-sept heures, le gendarme me parlait du texte qu’elle avait laissé, m’avertissant qu’il n’avait pas le droit de me le refuser, mais qu’il pensait plus sage d’attendre pour me le donner à lire.
À dix-sept heures trente, je ne savais plus où j’en étais. À dix-huit heures, le gendarme avait gagné son discret combat pour me ménager : les pompes funèbres étaient fermées, j’avais la nuit devant moi pour me faire à l’idée qu’il ne serait pas raisonnable de la voir.

Le lendemain, vendredi, je revenais régler les détails matériels et finir ma déposition à la gendarmerie.
Dans les détails, il y avait la visite à ce qui avait été le logement de Hildegarde.

J’appris par la suite qu’elle louait cet endroit depuis octobre de l’année d’avant. Le monde voulait qu’elle ait une adresse. Elle avait une adresse.

Le gendarme m’avait prévenu : elle a tout préparé, tout liquidé, il n’y a apparemment plus rien, mais peut-être voudrez-vous vérifier…
Bien entendu, je voulais. Je voulais voir où ma fille vivait, je voulais trouver le message personnel caché sous un tiroir.

J’y allais. La fille de l’agence s’est excusée de se sentir incapable de m’accompagner, et j’ai compris à l’odeur dans la cage d’escalier pourquoi on me déconseillait de voir ma fille.

J’ai poussé la porte, que le monsieur de l’agence avait refermée tant bien que mal. Je ne pouvais déranger personne : tous les habitants de l’endroit avaient quitté le navire aussi sûrement qu’ils n’avaient rien entendu.

Je suis entré en retenant mon souffle, et pourtant l’endroit était aéré depuis la veille.
J’ai fait quelques pas dans cette chambre misérablement impersonnelle. J’ai marché dans une flaque visqueuse qui ne pouvait venir que de ce qui avait été ma fille.

J’ai regardé autour de moi. J’ai fouillé ce qui devait, sur le bail, s’appeler « cabinet de toilette », j’ai retourné le tiroir de la table.
Il n’y avait rien et, selon toute vraisemblance, il n’y avait jamais rien eu. Jamais Hildegarde n’avait habité cet endroit. C’était juste une adresse. C’était pour avoir la paix.

J’ai raflé les trois trucs qui traînaient, les ai mis dans des sacs poubelles. J’ai refait un tour en faisant attention où je mettais les pieds. Je suis sorti, j’ai tiré la porte et j’ai essayé de reprendre mon souffle.

Et j’y suis retourné. Et là, j’ai vu. Je n’ai pas compris tout de suite, mais j’ai vu : Hildegarde avait toujours été passionnée de cinéma, c’était d’ailleurs l’unique thème des bouquins que j’avais jetés dans les sacs poubelles.

Elle savait organiser des plans, suggérer des ambiances. L’histoire de l’odeur est réglée par un gros plan sur le visage de la fille de l’agence : on sait déjà, l’imagination fera le reste.
On ouvre la porte, et juste en face, accroché sur le côté de la fenêtre, le sujet du film.
C’est un film sur le lien, un film universel sur la mort et l’amour. J’ai appris beaucoup plus tard qu’il s’agissait d’un amour fou, d’un amour maternel auquel je ne pouvais rien comprendre. Hildegarde est née avec le cordon ombilical autour du cou, elle est morte de la même manière. À croire qu’elle avait elle-même fait le premier nœud, et que finalement elle avait voulu essayer, malgré tout.
C’est moi qui délire, là. Mais comment dire, écrire, même après réflexion, après pleurs, avec toute la distance d’un clavier de machine : j’ai poussé sous la suspension du rideau un tabouret qui était peut-être « le » tabouret, je suis monté sur ce tabouret et j’ai refait à l’envers les gestes de ma chère Hildegarde. J’ai défait le nœud qui tenait ce superbe morceau de nylon tressé, comme neuf, et j’ai fini par avoir la sagesse de le laisser sur place, roulé dans une poubelle, à côté d’un pot de confiture moisie.

J’ai refait un tour avec les yeux, un autre avec le cœur, je suis sorti à reculons. J’ai tiré la porte sur moi.

Sur le palier, j’ai pris un sac poubelle dans chaque main et j’ai commencé à redescendre l’escalier.
Je n’avais pas fait trois pas que j’entendais la voix de ma fille qui criait : « Coupez ».

PRIX

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En compétition

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CLASSEMENT Très très court

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Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Vraiment un mauvais film. Mais un superbe texte.
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coquelicot Coquelicot · il y a
Digne du plus grand des polars. On ne peut s'interrompre avant une fin que l'on peut interpréter selon son humeur. Mes voix, Coquelicot, en lice pour le prince oublié
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Diego JORQUERA · il y a
Redoutable, se lit d'un trait et on en reste tout imprégné. Très "cinématographique", une mise en abîme vers l'abîme. Et j'adore qu'on me laisse le choix de la fin. C'est un texte qui s'adresse aux sens avant d'atteindre... ou pas, un niveau de conscience. Magistral de concision. Bravo, je vote des deux mains !
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Chantane · il y a
un bon moment de lecture
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Marcheur · il y a
Une histoire à vous couper le souffle !
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Fred Panassac · il y a
Une ambiance de film noir et de tragédie mise en scène. L’écriture est vive, efficace. La fin est ambiguë. Un polar psychanalytique aux connotations glaçantes. Belle écriture,
Mes voix !

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bénédicte BONNARD · il y a
Merci de partager par l'écriture et quelle écriture, ce qui est indicible peut-être, sûrement, évidemment,atroce, peu partageable de vive voix j'imagine. Et j'imagine n'est pas le bon mot, il est impossible d'imaginer.
j'ai écouté il y a quelques jours un auteur de roman noir qui parlait de l'horreur du fait divers allant jusqu'à l'insupportable alors que la fiction même très noire nous permet de supporter des histoires horribles parce que dans le fond on sait que ce n'est pas vrai...comme les contes de notre enfance.

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Moniroje · il y a
Morbide ! du grand art ! Coupez !! whouaaa!!!
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Sandra Couffini · il y a
wahouuuu... je l'ai lu en apnée et le cœur retourné...
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Christophe Pascal · il y a
Déroutant! Donc bien mené...
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