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Pierre Lieutaud

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Je suis moche, minable, ennuyeuse. Comme quand j’étais petite. Coupable de ce qui est arrivé... Il est parti. Il s’ennuyait avec moi. C’est ce qu’il a dit...Je crois que c’est autre chose. Il ne me comprenait pas. Je l’inquiétais...
La psychothérapie avait fait de moi une fille moderne, décidée, cheveux au vent, les hommes me regardaient, je fendais la foule avec assurance, les gens s’écartaient, personne ne me passait devant dans les files d’attente... Finie la petite fille terrorisée, réfugiée au fond du jardin de la maison de son enfance que les grosses voix d’hommes effrayaient, les cris d’enfants paniquaient, celle qui se retrouvait toujours au dernier rang de la classe, sans amie, seule le dimanche, rasant les murs...
Je faisais tout pour le satisfaire, le surprendre, j’avais lu des manuels d’érotisme aux techniques compliquées, je m’habillais comme il aimait, je partageais ses idées, j'approuvais tout ce qu'il disait. Quand il lisait son journal, quand il regardait le plafond, la fenêtre, je le regardais du coin de l’œil, tout allait bien, il m’aimait...
S’il m’avait dit « ça ne va pas » ou bien « tu as changé » ou bien... je ne sais quoi d’autre, j’aurais admis, j’aurais dit ok, j’aurais fait ce qu’il fallait, j’aurais mis des LED partout, des pots de fleurs sur les fenêtres, mais c’était à lui de faire tout ça. J’avais beau me dire requiem pour une merde, je voulais le garder... Il est parti...

Maintenant, je m’appelle Flora. J’habite au 154, boulevard de Turin, un appartement de cent-soixante mètres carrés avec vue sur la mer. Mes cheveux sont noirs, mes pupilles dilatées, un petit duvet fait une ombre légère sur ma lèvre supérieure... Un duvet très, très léger, doux même, féminin... Les hommes ont toujours eu peur des femmes. Des êtres sans fond, sans fin, pourvues d’un vagin profond et humide comme une caverne qu’elles trimbalent, l’air de rien... Voilà ce qu’ils pensent... Nous conduisons, nous faisons nos courses, le sac à la main, nous rions, alors qu’entre nos jambes s’ouvre le trou béant de notre caverne... Ça les étonne, cette discordance entre la douceur de nos voix, la délicatesse de nos gestes, le velours de nos yeux et la caverne. Là où tout se passe, se crée, se fait, se défait, les amours, les enfants, les vies... Ils n’ont rien compris aux femmes.
Je m’appelle Flora et j’attends un client. Ma caverne, je la vends... Un lieu de passage à péage. Cent euros. Comme ça, peut-être, je dédramatiserai ce lien impossible... Dans la rue, un tram passe en grinçant, derrière les vitres une grappe humaine au regard éteint, une femme tire un caddie, des poireaux dépassent comme un bouquet, elle marche en regardant le fond du ciel, vide, l’infini ou les poireaux, pas de choix, pas une vie.
En bas, à coté de la porte d’entrée de l'immeuble, mon nom danse au soleil sur une plaque de cuivre, Flora... Miroir, ombres, scintillement... Il sonne. C’est qui ? C’est moi ! Qui, moi ? Jeff... Alors, tu ouvres ? Cliquetis, ascenseur, il arrive, ça recommence. Allez, entre... Un whisky ? Mets-toi à l’aise... Il s’approche, caresse mes seins, je le laisse faire. Alors ce whisky ? Tu le veux ou non ? Je le laisse faire, il enlève ma robe, me pousse sur le lit, il m’épluche. Une chrysalide, voilà ce que je suis. Et ce qui va en sortir, aujourd’hui, demain, plus tard ou jamais, qui le sait ? Il m’épluche encore, il veut voir, savoir, comprendre, il répète, Flora. Flora... Il peut le dire à l’infini mon nom, jamais il n’arrivera jusqu’à moi. Il le sait, alors il supplie, Flora, Flora... Je suis nue, le soleil me caresse, et lui, affalé en pleine lumière, corps photomaton noir et blanc, il semble en suspens, paradis, enfer, casino, jeux de hasard...Il a payé... Il joue... Il déroule mon corps, cinémascope, il joue, machine à sous, jackpot. Trois cœurs... Jamais ! Pour qui il se prend ? Amour kaléidoscope, ombres portées, frottement de tissus, de peaux... Adieu Jeff, adieu Ducon, la caverne t’a englouti, mes cuisses te serrent, il se blottit contre mon corps, comme d’habitude. Moi, je suis loin... Une chansonnette tourne dans ma tête... Chrysalide, chrysalide, quand donc vas-tu t’ouvrir ? Il se lève, il s’en va, comme un chien battu, les yeux dans le vague... Il n’a rien compris, cette fois encore... Un corps qui est passé au large du mien, comme un tronc d’arbre roulé par les vagues. En m’effleurant à peine. Un tour pour rien dans ma caverne... Comme tous les autres...

PRIX

Image de Eté 2016
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Bruno Teyrac · il y a
Un texte dur et pessimiste, mais j'aime ce portrait poignant d'une femme en grande souffrance, très bien écrit. Une réalité, hélas ! Mon vote.
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Dizac · il y a
ça va droit au coeur et au corps, ça sonne vrai, les mots résonnent ... mon vote bien sûr
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Pierre Lieutaud · il y a
merci
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Yves Le Gouelan · il y a
Déjà lu ailleurs, pour que je m'en souvinne c'est qu'il a marqué mon esprit, et le plaisir de lecture est intact.
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Pierre Lieutaud · il y a
merci
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Déborah Locatelli · il y a
Ça percute, questionne, c'est rythmé, violent, étourdissant même... J'aime! Mon vote.
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Mirgar · il y a
Voilà un texte assez violent quand même, à l'écriture attractive: dans la seconde partie, il y a une vraie inventivité pour traduire cette colère, ce sentiment de revanche par rapport à cet abandon. La psychothérapie aurait dû donner à Flora les armes pour éviter la soumission dans sa relation amoureuse et son désir de vengeance assez destructeur. +1
Si vous aviez le temps et l'envie, je vous inviterais bien sur ma page..A bientôt peut-être..

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Pierre Lieutaud · il y a
merci; j'ai voté pour Barnabé, votre écriture est rapide, vivante...bravo
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Mirgar · il y a
Merci Diorité pour votre commentaire et votre soutien
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Pierre Lieutaud · il y a
merci. Je vais lire vos textes
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Utilisateur désactivé · il y a
Très beau texte! Je ne reconnais pas là, la majorité de l'espèce masculine! Je suis désolé!
On part d'un couple, d'un exemple parmi tant d'autres, c'est certain mais généraliser cette connerie humaine fait son effet, c'est certain mais n'est pas là, la réalité. Je sais, je vais faire réagir!
Mon pseudo symbolise le contraire! La réunion de deux diminutifs. Le premier féminin et le second masculin, le mien Ce n'est pas une fusion mais une association, l'union de deux personnes physiques qui s'assument. Pourquoi cette association? Pour dénoncer comme vous le faites dans ce texte si bien écrit!
Cecel

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Pierre Lieutaud · il y a
merci, tout le monde n'est pas comme ça, mais c'est assez répandu; et puis, Flora est perdue dans la vie, elle l'était avant de connaitre les hommes...
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Utilisateur désactivé · il y a
Désolé pour ce coup de gueule! J'étais sincère! Comme je l'ai dit, Ce texte est très beau et dénonce une réalité que je nie absolument pas! Il ne se voulait pas agressif en direction de son auteur(e)!
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Maud · il y a
un texte dur et fort, étrange aussi, mais j'aime......
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Pierre Lieutaud · il y a
merci
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Joelle Teillet · il y a
Un texte fort ..perspicace qui interpelle...
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Pierre Lieutaud · il y a
la peur de l'autre, l’incompréhension...
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Jean-Francois Guet · il y a
Malgré l'adieu Jef je trouve ce texte suffisamment fort pour ne pas me vexer et voter ... bravo ;-)
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Pierre Lieutaud · il y a
merci. Tout le monde n'est pas Jeff ou Flora...
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Scribo · il y a
Texte très bien écrit et suffisamment complexe pour tromper le lecteur ! +1 ;)
Voici mon oeuvre présentée pour la finale de la matinale des lycéens, si vous voulez passer ;) : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/tournez-a-droite

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