3
min

Chrysalide

Image de Pierre Lieutaud

Pierre Lieutaud

166 lectures

21

Qualifié

Je suis moche, dégingandée, ennuyeuse. Comme quand j’étais petite. Coupable de ce qui est arrivé... Il est parti. Il s’ennuyait avec moi. C’est ce qu’il a dit. Je crois que c’est autre chose. Il ne me comprenait pas. Je l’inquiétais...
La psychothérapie avait fait de moi une fille moderne, décidée, cheveux au vent, les hommes me regardaient, je fendais la foule avec assurance, les gens s’écartaient, personne ne me passait devant dans les files d’attente... Finie la petite fille terrorisée, réfugiée au fond du jardin de la maison de son enfance, que les grosses voix d’hommes effrayaient, les cris d’enfants paniquaient, celle qui se retrouvait toujours au dernier rang de la classe, sans amie, seule le dimanche, rasant les murs.
Je faisais tout pour le satisfaire, le surprendre, me l’attacher, j’avais lu des manuels d’érotisme aux techniques compliquées, je m’habillais comme il aimait, je partageais ses idées. Quand il lisait son journal, quand il regardait le plafond, la fenêtre, je le regardais du coin de l’œil, tout allait bien, il m’aimait.
S’il m’avait dit « ça ne va pas », ou bien « tu as changé », ou bien... je ne sais quoi d’autre, j’aurait admis, j’aurais dit « ok », j’aurais fait ce qu’il fallait, acheté des livres érotiques, inventé des positions qui n’existaient pas, des plats sucrés-salés, chauds-froids, j’aurais mis des LED partout, des pots de fleurs sur les fenêtres, mais c’était à lui de faire tout ça. J’avais beau me dire requiem pour une merde, je voulais le garder... Il est parti.

Maintenant, je m’appelle Flora. Et c’est tout. J’habite au 154, boulevard de Turin, un appartement de cent-soixante mètres carrés avec vue sur la mer. Mes cheveux sont noirs, mes pupilles dilatées, un petit duvet fait une ombre légère sur ma lèvre supérieure. Un duvet très, très léger, doux même, féminin... Les hommes ont toujours eu peur des femmes. Des êtres sans fond, sans fin, pourvues d’un vagin profond et humide comme une caverne qu’elles trimbalent, l’air de rien. Voilà ce qu’ils pensent, ça leur fait peur... Nous conduisons, nous faisons nos courses, le sac à la main, nous rions, alors qu’entre nos jambes s’ouvre le trou béant de notre caverne. Ça les étonne, cette discordance entre la douceur de nos voix, de nos yeux et la caverne. Là où tout se passe, se crée, se fait, se défait, les amours, les enfants, les vies... Ils n’ont rien compris aux femmes.
Je m’appelle Flora et j’attends un client. Ma caverne, je la vends. Un lieu de passage à péage. Cent euros. Comme ça, peut-être, je dédramatiserai ce lien impossible. En bas, un tram passe en grinçant, derrière les vitres une grappe humaine au regard éteint, un chat traverse la rue, une femme tire un caddie, des poireaux dépassent comme un bouquet, elle marche en regardant le fond du ciel, vide, l’infini ou les poireaux, pas de choix, pas une vie.
Sur la rue, à coté de la porte d’entrée de verre fumé, mon nom danse au soleil sur une plaque de cuivre, Flora. Miroir, ombres, scintillement... Il sonne. C’est qui ? C’est moi ! Qui, moi ? Jeff... Alors, tu ouvres ? Cliquetis, ascenseur, il arrive, ça recommence. Allez, entre. Un whisky ? Mets-toi a l’aise. Il s’approche, caresse mes seins, je le laisse faire. Alors ce whisky ? Tu le veux ou non ? Je le laisse faire, il enlève ma robe, me pousse sur le lit, il m’épluche. Une chrysalide, voilà ce que je suis. Et ce qui va en sortir, aujourd’hui, demain, plus tard ou jamais, qui le sait ? Il m’épluche encore, il veut voir, savoir, comprendre, il répète, Flora. Flora... Il peut le dire a l’infini mon nom, jamais il n’arrivera jusqu’à moi. Il le sait, alors il supplie, Flora, Flora... Je suis nue, le soleil me caresse, et lui, affalé en pleine lumière, corps photomaton noir et blanc, il semble en suspens, paradis, enfer, casino, jeux de hasard. Il a payé. Il joue... Il déroule mon corps, cinémascope, il joue, machine a sous, jackpot. Trois cœurs... Jamais ! Pour qui il se prend ? Amour kaléidoscope, ombres portées, frottement de tissus, de peaux... Adieu Jeff, adieu Ducon, la caverne t’a englouti, mes cuisses te serrent, il se blottit contre mon corps, comme d’habitude. Moi, je suis loin. Une chansonnette tourne dans ma tête... Chrysalide, chrysalide, quand donc vas tu t’ouvrir ? Il se lève, il s’en va, comme un chien battu, les yeux dans le vague... Il n’a rien compris, cette fois encore. Un corps qui est passé au large du mien, comme un tronc d’arbre roulé par les vagues. En m’effleurant à peine. Un tour pour rien dans ma caverne... Comme tous les autres....

PRIX

Image de Eté 2016
21

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Perle Vallens
Perle Vallens · il y a
Un peu triste ces passages, à vide...
·
Image de Subtropiko
Subtropiko · il y a
Bravo ! Et mon clic, même tardif.
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Encore un très beau texte. (Il semble que vous ne répondiez pas, du coup je ne développe pas davantage).
·
Image de Denis Lepine
Denis Lepine · il y a
beau portrait, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
·
Image de KELM
KELM · il y a
fort , je vote , c'est gratuit

je vous invite à venir lire et soutenir mon texte et merci

http://short-edition.com/oeuvre/poetik/monsieur-noir

·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Un portrait fort et une belle écriture.
·
Image de Dany Guyot
Dany Guyot · il y a
très beau, bien écrit, émouvant, bravo !!!!
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Vie non choisie (de toute façon, "qui" choisit vraiment sa vie ?) mais assumée avec superbe... Ecriture magnifique...
Bravo !

·
Image de Noli Nola
Noli Nola · il y a
J'ai été chamboulée moi aussi par la violence de la situation, une violence si intelligemment rendue par une écriture plus évocatrice que significatrice. Bravo.

De votre côté, aimerez-vous mon 1er né, en compet’ jusqu’au 29 février « Va, et remercie » ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/va-et-remercie

·
Image de Annelie
Annelie · il y a
Ce texte m'a... "chamboulée"...bouleversée en bon français. Rien à dire : on se le prend en pleine tête. Bravo ! Tout simplement. Je viendrai le relire. +1
Permettez-moi aussi de demander votre soutien (si vous le voulez bien) : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/humeur-noire Merci !

·