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Chroniques de guerre

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Loodmer

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Sur la nationale qui traverse la petite ville ou ne passe plus guère de véhicules, deux soldats montent la garde à 200 m l’un de l’autre. Entre eux, l’enfant sur son petit vélo équipé de stabilisateurs va et vient à pleines pédales, emporté par l’élan donné à tour de rôle par les soldats. Il chante à pleins poumons « Lili Marlène » (verboten). Accompagnement mezzo-voce des soldats. Sur leurs joues les larmes glissent lentement.

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L’officier accompagné de deux immenses « sikh »* enturbannés suivent la grand-mère qui les guident dans l’escalier abrupt qui conduit à l’étage qu’ils vont réquisitionner. La mère et l’enfant ferment la marche. L’angoisse est palpable. Au palier, l’officier s’arrête devant la photo accrochée au mur et questionne du regard. « son père, articule la mère d’une voix faible en désignant l’enfant. Prisonnier depuis trois ans »

Le détachement inspecte la maison qu’il va investir. La grand-mère, la mère et l’enfant sont toujours de la visite. Pour marquer leur désapprobation ? Pour veiller à toute tentative de vol ? Pour éviter une investigation fâcheuse ?
Dans les écuries attenantes à la maison de ville, le chef demande ce qu’il y a derrière le tas de fagots qui forment un rempart si fragile pour la magnifique Peugeot 202 rouge, décapotable. Pas de réponse. En cas de découverte, la sanction peut être terrible, mais le père serait si triste de ne pas la retrouver à son retour des camps.
Le chef n’insiste pas et quitte la grange suivi de ses hommes. Peut-être pas dupe ?

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Les tirs d’obus qui, de la butte de l’ancien château sifflent au-dessus du quartier pour détruire la gare et les voies ferrées, s’intensifient depuis le matin. Il faut quitter la maison des parents pour rejoindre celle de la grand-mère en centre ville, hors de la trajectoire des obus.
Par le jardin des bonnes sœurs, 500 m à découvert, c’est risqué, mais faisable.
Au pied du mur mitoyen haut d’un bon mètre cinquante, l’entreprise paraît plus difficile.
« Il faut passer coûte que coûte » s’écrit la grand-mère d’une voix de sergent au moment de l’assaut.
L’enfant glousse.
Après bien des efforts, la grand-mère parvient en haut du mur. Pour l’enfant, plus souple, tiré en haut, poussé en bas, c’est déjà plus facile. La mère, tant bien que mal franchi l’obstacle et tous se retrouvent de l’autre côté.
Courbés en deux, semblables à trois sioux sur le sentier de la guerre, ils traversent le vaste espace libre et ne s’arrêtent à bout de souffle qu’une fois à l’abri des grands arbres qui bordent l’allée des sœurs.
Sauvés, la maison est au bout.

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Au bord de la nationale, sabres, fusils et revolvers en bois, mènent une guérilla sans merci. Peu de volontaires pour faire les « boches » alors c’est à pile ou face.
Un fort grandement se fait entendre dans le virage ou apparaissent las GMC garnis de GI hilares qui, en passant jettent à la volée chewing-gum et chocolat. Les fiers combattants cessent illico les hostilités et se ruent sur ces friandises qui sont une découverte.
Que de constipations à venir !

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Depuis tant d’années, tant de prières chaque soir « Petit jésus, faites que mon papa revienne ». L’enfant ne tient plus en place. Depuis le matin, il guette le camion qui ramène les prisonniers. Le voilà, il arrive plein d’hommes maigres et hirsutes, vêtus de nippes de fortune. La ridelle s’abaisse.
« Papa ». Il ne l’a vu qu’en photo, mais il est sûr de lui. Il s’élance dans les bras d’un grand barbu et c’est tout juste s’il en laisse un bout à la mère, sur le point de tomber, là, succombant au bonheur, libérée de l‘angoisse qui l’étreint depuis 5 ans. Dans sa tête, dans ses tripes.

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Sur la nationale qui peu à peu reprend vie, une Peugeot 202 rouge décapotable parade, passée au travers du conflit comme ses occupants sans trop de dommages.
La mère dans sa robe à fleurs, le père tout velours et l’enfant au volant sur les genoux de « Papa ».
Dieu que la paix est jolie.


* La légion SS de l’Inde libre était une unité de volontaires indiens de la Waffen-SS, recrutés par Chandra bose dans les camps de prisonniers en Afrique du Nord pour combattre au nom de la lutte contre le colonialisme.
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