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Chroniques brumaires

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Michel Dréan

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Archie la vit arriver. Elle était brusquement apparue dans la vallée et grignotait maintenant les flancs de la montagne. Une nappe tirant sur le jaune qui s’était formée en quelques secondes et prenait de la consistance à vue d’œil. . Il sonna l’alerte avec son sifflet et se précipita vers le refuge. Le nez lui piquait déjà. La brume était accompagnée de son odeur caractéristique saturée en hydrogène sulfuré. Ils savaient tous ce que cela signifiait. Pour lui et les siens, cette haleine était celle de la fin.
La brume ! Elle surgissait n’importe où, n’importe quand. Personne n’avait jamais percé son mystère ou, du moins, personne n’était plus là pour en parler. Quand elle se retirait, toute vie avait disparu. Au sens littéral du terme puisqu’on ne retrouvait nulle trace ni d’êtres humains, ni d’animaux dans la zone envahie. C’était comme si elle se nourrissait du vivant ne laissant derrière elle que le vide et l’absence. Seuls les arbres et les plantes ne semblaient pas affectés par sa venue. Et c’était comme ça depuis le grand cataclysme.
Dans la contrée, ils n’étaient plus qu’une poignée. On racontait que dans la ville la plus proche, quelques groupes de survivants se terraient encore dans les tunnels souterrains du métro et du réseau de canalisations, s’alimentant de plus en plus difficilement sur les stocks des anciens magasins et entrepôts. Tom lui avait raconté avoir un jour affronté une horde de ces hommes suffisamment affamés pour se risquer à sortir hors de leurs abris. Ici au moins, on pouvait continuer à faire quelques cultures. De quoi survivre. Il fallait juste être vigilant.
Archie s’engouffra dans la grotte aménagée et attendit les derniers occupants qui arrivèrent essoufflés. Il referma ensuite la lourde porte et s’assura que tout était bien calfeutré. Si la brume entrait, leur asile ne servirait à rien. Ils se comptèrent. Quarante-deux.
Le cœur d’Archie fit un bond. Il chercha des yeux Arlène avant de se presser vers la vitre renforcée qui donnait sur l’extérieur. Il la vit arriver, la brume jaunâtre sur ses talons. Il voulut lui ouvrir mais les autres l’en empêchèrent. Il était déjà trop tard. Alors il regarda la main de sa compagne qui griffait le verre, ses yeux terrifiés qui ne disaient plus l’amour. Jusqu’à ce qu’elle disparaisse entièrement dans ce brouillard opaque qui mangeait leurs rêves d'un avenir incertain. Puis il se laissa glisser le long de la froide porte d’acier, secoué de convulsions arides. Les larmes, cela faisait bien longtemps qu’ils en faisaient tous l’économie.

Cinq semaines s’étaient écoulées. La brume n’était pas revenue. Pourtant Archie l’appelait de tous ses vœux. Il avait pris une résolution sans en parler au groupe. La vie sans Arlène, ce n’était pas la vie. S’il avait la moindre chance de la retrouver, c’était dans la brume qu’elle se trouvait.
Du haut de la tour de guet, il regarda quelques-uns de ses compagnons s’activer dans la parcelle de maïs. Les épis étaient déjà gorgés de grains bien jaunes, l’heure de la cueillette avait sonné. Son regard se perdit ensuite dans l’azur où cavalaient quelques gros cumulus orangés. Et puis il y eut cette distorsion dans l’air. Un frémissement silencieux qui annonçait le phénomène. Il attendit quelques secondes avant de la voir. C’était comme une grosse boule de coton sale qui flottait au-dessus de la ligne de frondaison des arbres en contrebas. Il siffla. Trois longs coups qui donnèrent le signal de la retraite.
Pendant que les autres s’enfuyaient, il descendit tranquillement de l’échelle et observa la boule se muer en un nuage de plus en plus consistant qui phagocytait déjà les premiers bosquets et montait vers lui. Alors il attendit.
Les premiers lambeaux vinrent le lécher. Une langue comme un feu. Puis il ne vit plus rien du paysage. La douleur était telle qu'il cria. L'impression terrible que des milliers d'aiguilles s'insinuaient sous sa peau et s'activaient dans ses muscles et terminaisons nerveuses.
Et puis tout s'arrêta. La souffrance fut remplacée par un bien-être total. Jamais, durant toute sa vie d'avant, Archie n'avait connu un tel état de béatitude. Il se sentit décoller du sol. Il flottait, à moins que ce ne fut qu'un rêve. Pourtant la sensation de s'envoler était bien réelle. Quand il crut apercevoir la vallée et les montagnes au-dessous de lui, il sombra dans un sommeil profond.

Archie reprit connaissance alors que la brume le déposait sur le sol doux et tiède d'un hall étrange. Les parois semblaient faites d'un matériau inconnu qui changeait tout le temps de couleur et de forme. Puis la brume se disloqua en fragments épars qui prirent bientôt une autre densité dans des formes vaguement humanoïdes. Un tronc ridiculement petit, des membres démesurés, une tête conique. Il s'aperçut alors qu'il n'était pas seul à avoir été enlevé. Deux chevreuils, des lièvres, un porc-épic, quelques faisans et trois autres hommes comme lui. Toute peur avait disparu. Il essaya de se relever mais son corps pesait incroyablement lourd. La cloison devant lui vibra et une ouverture apparut. Il vit alors les tubes dans lesquels animaux et humains paraissaient être en apesanteur. Dans l'un d'entre eux, il aperçut Arlène. Du moins, ce qu'il en restait !
Archie comprit alors que les aliens étaient, une fois de plus, venus faire leurs courses.

PRIX

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Maud · il y a
Pas de happy end !... dommage... quoique ;-))
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André Page · il y a
Palpitante histoire, et l'amour rend courageux, c'est sûr, bravo Michel.
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Miraje · il y a
Un passage solidaire et tardif par ces brumes assassines ...
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Sibipa · il y a
Finalement il s'est laissé avaler par la brume par amour pour Arlène mais pour ce qu'il en reste... Récit prenant , une fausse sortie de piste heureuse et hop ! la chute n'est pas du tout un conte de fée merveilleux...
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Nicolas Juliam · il y a
agréablement terrifiant ce récit qui se dévore avec un mélange de noirceur et d'amusement.
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Marie Hélène Peneau · il y a
Une superbe découverte, toutes mes voix
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Zouzou · il y a
...une brume cauchemardesque qui fout les pouet pouet ! mes voix
moi , j'ai mon " Ensuquée " dans le même prix!

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Brune Hilde · il y a
C'est terrible ça monsieur Dréan, car jusqu'au bout j'ai cru qu'il retrouverait Arlène dans un monde meilleur.
C'est terrible et superbement bien écrit...ça c'est pas un scoop!
mes 5 voix

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Michel Dréan · il y a
Finalement, j'aurais dû prendre pour titre 'Chroniques Brunaires' ;-)
Merci Brune pour ce commentaire hyper sympa mais appelez-moi Michel ;-)

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Michel Dréan · il y a
Merci Yann.
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