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Tassée sur elle-même, comme prête à bondir sur les trois hommes, la maison promise à la démolition reflétait une lumière sale sur son vieux crépi. À considérer la massive bâtisse en L, un frisson leur remonta la colonne vertébrale. Que pouvait-il se passer derrière la porte en planches brutes mal équarries, aux charnières plantées à même la pierre ? L’ancienne maçonnerie respirait le froid, suscitait un malaise qui tirait le ventre et les yeux.
Leurs fonctions les avaient confrontés à des clients difficiles à diverses reprises mais, rien de comparable à cette vieille femme retranchée dans sa masure malgré l’avis d’expropriation.
Contrairement aux autres, elle avait boudé le comité citoyen organisé pour contester l’extension de la centrale à goudron. Au terme d’un imbroglio judiciaire de cinq ans, la société exploitante avait obtenu gain de cause et cette maison restait l’élément irréductible dans cette affaire. La propriétaire menait une vie solitaire, réfractaire au moindre confort. Seuls un chat noir et les grenouilles de l’étang voisin partageaient sa réclusion.
Le chantier en cours avait rapidement acquis une réputation infernale. Un ouvrier écrasé par un engin de terrassement, un autre victime d’une mauvaise chute et deux foudroyés par la méningite. Effet d’induction ou phénomène malin, les troubles du comportement s’étaient multipliés chez les responsables chargés du dossier, le tout accompagné de défaillances physiques allant de l’insomnie aux saignements de nez à répétition.
Le chef Crozet rompit le silence.

— Plus vite on en aura fini, mieux ce sera. S’il n’y a jamais eu un endroit à éviter, c’est bien celui-là.

Sur cette parole, il frappa à la porte antique trois coups rapides, sans éveiller le moindre écho. De nouveaux coups plus augustes connurent le même insuccès.
Le serrurier entra en action, sa tâche facilitée par la simplicité du mécanisme. Le canon de la serrure tourna deux fois et le lourd vantail pivota sur ses gonds lépreux d’une ancienne rouille.
Aucun interrupteur en vue, et les volets ne laissaient filtrer qu’une lumière tamisée juste suffisante pour suivre un couloir sombre à la fraîcheur de cave. Les appels de l’officier se perdirent dans les ténèbres, renvoyés par un écho caverneux, un ton plus haut, déformés, comme répétés par une bouche grimaçante.
Un gargouillement accompagné d’un bruit de succion jaillit de l’obscurité du plafond. Une créature multiple aux téguments mous, caricature informe d’une vie atroce, avançait par reptation.
Des tentacules noueux et incolores s’abattirent sur l’un des hommes dans un borborygme grotesque suivi d’une sorte de rongement avide.
Lorsque ses deux compagnons rouvrirent leurs yeux gonflés par l’épouvante, l’instinct de survie les avait précipités à l’extérieur avec une célérité animale.
Dans le rectangle ténébreux de la porte se dessinait la silhouette plus claire d’une vieille femme. Nonchalante, elle sortit de la maison, morceau de nuit arraché de cet enfer. À ses côtés, le chat noir.

L’officier avait dégainé son arme de service et la pointait en direction de la maîtresse des lieux qui prononça une parole inintelligible à l’adresse de son chat. L’animal se transforma en une gigantesque créature tout aussi velue et sombre d’aspect dont la gueule allongée brillait de plusieurs rangées de dents acérées.
Ses pattes postérieures hypertrophiées lui donnaient une apparence curieuse. Il effectua un bond foudroyant et sectionna son antagoniste au niveau du thorax.
L’huissier dévala la pente et trouva refuge dans la végétation abondante qui bordait l’étang. Sa surface couverte d’algues éveillait en lui une peur diffuse. Ses craintes se matérialisèrent sous forme d’une énorme tête de batracien qui le fixa d’un air maussade. L’homme tenta de fuir et tourna le dos au moment où le crapaud bondit sur sa proie. L’instant suivant, le monstrueux animal retrouvait son eau croupie, le ventre lesté de quelques dizaines de kilos supplémentaires.
Au sommet du raidillon, la maison rendue au silence inscrivait son mystère sur le ciel d’été.

PRIX

Image de Été 2019
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Chateaubriante · il y a
cette vieille femme, flanquée de son chat noir et des grenouilles, a décidé de résister à sa manière, plutôt expéditive et efficace
un peu... beaucoup de magie, de coups du (mauvais) sort
gagné !

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Eddy Riffard · il y a
On en arrive à ne pas savoir qui sont les bons et les méchants. Peut-être s’agit-il là de notions abstraites.
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Frédéric Bernard · il y a
Il y aurait moins d'amateurs de vieilles pierres si toutes les maisons anciennes habitaient ce type faune cauchemardesque et très efficacement décrite, il y a de quoi réveiller des souvenirs de terreurs nocturnes et des traumatismes chez tous les lecteurs^^.
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Eddy Riffard · il y a
Je suis bien content de vous voir fouiller ma page, les textes continuent à vivre tant qu’ils sont lus.
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Frédéric Bernard · il y a
Tout à fait d'accord. Heureusement qu'ils continuent leur bout de chemin après les concours et c'est agréable aussi pour nous de relire nos propres écrits avec du recul.
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Eddy Riffard · il y a
Encore qu’avec le recul, on prenne parfois conscience de certaines faiblesses, mais ceci permet de mesurer les progrès réalisés.
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Frédéric Bernard · il y a
Oui, c'est vrai que ce que l'on relit a été écrit par une autre version de nous-mêmes qui avons depuis évolué ou mûri. Cela dit, face à un texte écrit depuis longtemps et presque oublié, on peut aussi se surprendre à penser qu'on s'en est bien sorti :-)
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Eowyn · il y a
Récit glaçant. Un grand plaisir. A l'occasion je vous invite à découvrir mon univers.
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Alain.Mas · il y a
Le chasseur chassé.
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Samia.mbodong · il y a
Brrr un récit plein de frissons d’horreurs et de choses gluantes.
Bravo et merci je soutiens.

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Zutalor! · il y a
Ben dis donc, quelle méchante atmosphère... Un cauchemar d'enfant ? :-)
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Eddy Riffard · il y a
Je n’ai aucune idée de l’origine du méchant bestiaire qui peuple ce récit.
Allez savoir...

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Viviane Fournier · il y a
On va jusqu'au bout en oubliant le reste... et c'est terrible ! ... et j'ai aimé vivre cette lecture en attendant horriblement la fin ! Bravo !... entre Edgar Poe et Stephen King, pas envie de lâcher la page !
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Eddy Riffard · il y a
Merci beaucoup pour ce retour très encourageant.
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Nicolas Juliam · il y a
C'est fantastique
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Virgo34 · il y a
J'adore frissonner d'horreur...
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Eddy Riffard · il y a
Avec moi, vous êtes servie.
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