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Marie Parent

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A l’époque, on enfantait dans la douleur, aussi ma mère fut-elle soulagée d’entendre mes premiers vagissements. Les suivants, au contraire, l’indisposèrent : elle y mettait fin en offrant à mon bec grand ouvert le mamelon de son sein gonflé de lait. Et moi, très gloutonne, j’en faisais grand usage, la pompant à plus soif. Elle y trouvait, je crois, un certain plaisir et se consolait d’avoir cet appendice accroché à sa personne comme une sangsue parce qu’elle en mesurait le côté « pratique » : un biberon ad libitum. En outre, il n’existait pas de distance entre nous. Jusqu’à ce que me vint l’idée saugrenue d’entamer des explorations pour le moins vacillantes sur mes jambes encore mal assurées. « Le moment est venu ! », soupira l’auteure de mes jours en passant un collier autour de mon cou de bébé. Ensuite, elle me déposa dans une petite niche à mes dimensions, tapissée de cotonnades douillettes.

La décennie qui suivit, ma mère travailla comme un galérien, ramant jour et nuit à bord d’une machine à coudre Singer afin de m’offrir la meilleure pâtée, des niches de plus en plus grandes et même une très jolie laisse au bout de laquelle je frétillais de bonheur : maman m’appartenait sans partage puisque nous vivions toutes les deux dans son atelier de couture et que je n’avais pas de père... La belle vie, quoi !

Malheureusement, le bonheur n’étant pas fait pour durer, un olibrius de la pire espèce – celle des pères – s’infiltra dans notre chenil où il déclara sa flamme à ma mère. Comme je n’osai aboyer, je me contentai de geindre à longueur de journée. Ce bruit de fond agaçait... Ma mère me morigénait : « Ça suffit ! Tu devrais te montrer reconnaissante : il t’a payé une superbe niche pour toi toute seule. » Pire ! Elle confia ma laisse à l’intrus, le temps d’aller accoucher d’un petit chiot sur lequel s’extasia la famille, sauf moi. Après tout, nous étions deux, me dis-je, et bientôt, je changeai les couches de mon petit frère en caressant l’espoir qu’il ferait diversion... Erreur ! On n’élève pas un garçon comme une fille : il me fallut bien constater que sa laisse, à lui, était et resterait toujours plus longue que la mienne.

Un printemps, des bourgeons acnéiques fleurirent sur mon visage, annonçant la saison des amours. Des garçons qui tournaient autour de moi, j’en trouvai un au museau fort alléchant, aux dents carnassières. Quelqu’un de costaud. Ma mère ne partagea pas mon engouement et raccourcit ma laisse d’une bonne dizaine de centimètres tandis qu’elle désignait la porte au beau jeune homme : « C’est par ici, la sortie... Ouste ! » Nous versâmes des torrents de larmes, lui et moi, jusqu’au jour où mon beau-père détacha mon collier d’un geste munificent. En réalité, je crois qu’il était las de mes débordements lacrymaux qui laissaient des traces d’humidité sur les murs. Maman exigea : « Dans ce cas, ils se marient ! »

Il arrivait que l’auteure de mes jours rendisse visite à notre jeune couple, histoire de constater le bon état de mon nouveau chenil, si je ne manquais pas d’os ni de petites gâteries, si on m’avait fait tous mes vaccins. Ces inspections n’allèrent pas sans conflit avec mon époux car ils se disputaient ma laisse. « C’est moi qui la promène maintenant », disait l’un. « Pas question, rétorquait l’autre : je suis sa mère et d’ailleurs, il n’y a qu’à lui demander... » Moi, bien embêtée, je me dissimulais sous le lit d’où ils avaient un mal fou à me faire sortir.

Et puis, il y eut un jour magnifique ! Mon ventre avait enflé, s’était arrondi comme une grosse bulle de bonheur et je donnai le jour à une fille. « Mon bébé d’amour », lui dis-je en passant autour de son cou un très joli collier serti de diamants : mon époux gagnait tant d’argent que nous pouvions offrir à la petite ce qu’il y avait de mieux... Elle avait l’air contente, mais sans plus. Vers seize ans, elle commença à montrer les dents.

Comme un malheur n’arrive jamais seul, mon mari se mit à négliger ma niche au point qu’il en aurait fait cadeau au premier clébard venu. C’est ainsi que nous divorçâmes au terme d’une longue procédure qui me laissa le cul entre deux chaises : ma laisse, désormais, passait de la main de ma mère à celle de ma fille, et inversement. La première me reprochait mon divorce et la seconde me traitait de « bourge » tout en m’initiant au matérialisme dialectique.

N’empêche que la laisse de ma fille, je la tenais bien en main ! A preuve : elle suivit exactement les études que je n’avais pas faites. Un beau jour, mes yeux tombèrent sur cette phrase de Doris Lessing : « Les enfants ? Mais les enfants ne peuvent constituer le centre d’une vie ni une raison d’être. Ils peuvent être mille choses merveilleuses, passionnantes, satisfaisantes, mais ils ne peuvent pas constituer la source d’une vie. » Et si la réciproque s’avérait ? me demandai-je, réalisant que oui ! les parents font partie de la vie de leurs enfants, mais ils ne sont pas « toute » leur vie !

Il me fallait réagir sans attendre, aussi coupai-je la laisse de ma fille d’un coup de ciseaux ; puis, j’ôtai le plus délicatement possible son collier parce que c’eut été inhumain de la libérer d’un geste. Et d’un seul. Au début, elle ne saisit pas l’aubaine et revenait sans cesse gambader dans mes jambes. Son mariage mit une certaine distance entre nous que la naissance de sa fille réduisit derechef parce qu’elle n’avait pas de baby-sitter ! Mais je lui fis comprendre à mi-mots que dès lors, elle était la mère de ma petite-fille, point final !

Alors nous nous sommes mises à nous côtoyer très poliment, très gentiment. Sans plus jamais nous disputer. Jusqu’au jour où elle m’a dit, son regard planté dans le mien : « Mais, maman, tu ne vois que la petite... Pourquoi ne fais-tu plus attention à moi ? »

« C’est d’accord », me suis-je dit et, sans qu’elle s’en aperçoive, je lui ai passé une très belle écharpe de soie autour du cou.

PRIX

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Virgo34 · il y a
Beaucoup d'émotion, j'ai aimé.
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Marie Parent · il y a
Merci, Virgo ! Je dois vous dire que le haïku (je ne connais pas les règles et, de toutes façons, en suis totalement incapable) me paraît être un genre admirable : en quelques mots, vous créez des images, une atmosphère, des émotions... Bravo !
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Nadine Gazonneau · il y a
Bravo à vous pour cette performance générationnelle. Plein d'émotions traversent votre texte. Je vais le relire mais je vote avant. +1 de la part de Tilee "transparence" poésie.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Ces rapports si imbriqués qu'il est difficile de ne pas les rendre étouffants ! L'amour maternel est si fort ! Réussir à trouver la bonne distance est sûrement la plus belle des victoires !
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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte déroutant, dérangeant : "chienne de vie" au sens littéral ! Mon vote pour cette originalité, justement.
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-l-oie . si le cœur vous en dit. Merci.

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Marie Parent · il y a
Merci ! J'irai vous lire...
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Utilisateur désactivé · il y a
A bientôt.
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Magali Laguillaumie · il y a
Joli parallèle ! Chapeau l'auteure !
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Francesca Fa · il y a
J'aime beaucoup, c'est aussi subtil que déroutant et vrai, j'ai voté !
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Utilisateur désactivé · il y a
Pareil pour moi, j'ai tout simplement adoré! C'est si bien écrit, un vrai régal!
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Joëlle Brethes · il y a
Tout ce qu'il y avait d'intelligent à dire sur ce texte a été dit : je me contenterai d'un clic supplémentaire... :-)
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai adoré ce texte bien écrit et très fort!
L'angle m'a surpris au début mais finalement illustre parfaitement le titre (ou l'inverse)!
Bravo Marie!

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Pascal · il y a
C'est un tableau étonnant des rapports enfants/parents/grand-parents, du couple, il fallait y penser. C'est écrit avec humour, même si le sujet est grave. Et l'espoir subsiste. Mon vote.
Si le cœur vous en dit je vous invite à découvrir ma page.

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