Chien de rhumatologue

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Rose-Marie Mattiani, née en 1961 à Grenoble (Isère) s’intéresse à la fois à l’écriture et son rapport à l’image. En tant que plasticienne elle obtient une Licence en arts plastiques à  [+]

Image de Automne 2012
Le rhumatologue est un homme heureux. Sur les murs de son cabinet s’étalent les images d’une vie vacancière épanouie : le rhumatologue sur un chameau dans le désert, chevauchant un cheval, en calèche, s’ébrouant dans la mer parmi les dauphins, sur une moto, sur un voilier. Lorsqu’on le cherche en pagode, on se dit que cela manque, en pagode, cela viendra peut-être, on aurait presque envie de le lui suggérer. L’été prochain peut-être.
En plus d’être un grand voyageur, c’est un homme comblé : on le voit auprès d’une jeune maman, d’un enfant dans les bras d'une grand-mère, puis femmes et enfant dans des champs de fleurs, dans la mer, en calèche. On ne s’en lasse pas. On ne sait où poser les yeux. On voit même, cela ne s’invente pas, la grosse truffe du chien du rhumatologue dans l’axe exact du gâteau d’anniversaire entamé posé sur l’assiette à la fin du repas. On imagine l’animal mourant d’envie de bâfrer le gâteau, mais le rhumatologue est chanceux : il possède un chien bien éduqué, qui ne touchera pas au délice au chocolat.

Le rhumatologue ramène de ses nombreux périples divers objets, ou bien expose dans son cabinet les cadeaux de pays lointains rapportés par les patients qu’il a tirés d’affaire, ce dont je doute. Je préfère l’imaginer aimant les faire profiter de ses trépidations vacancières exposées en trophées : coupes sportives, objets d’Asie, du Maghreb... Il va s’en dire qu’en se rendant chez lui, on s’offre l’occasion de se dépayser à moindres frais. Le rhumatologue est malin : cette exposition est plus séduisante que celle de vertèbres avec ou sans disques intervertébraux, de prothèses de hanches ou de genoux dont l’esthétisme est pourtant indiscutable. Certains mauvais esprits pourraient évoquer ses hauts revenus mais il travaille dur afin d’arriver à gagner de quoi recouvrir ses murs d’effluves vacancières, offertes en partage à ses patients. Peut-être travaille-t-il dans cet ultime but, leur offrir de quoi rêver ?

Le rhumatologue ne supporte pas le vide car tous les murs sont occupés par des étagères remplies de trophées ou des photographies tirées grâce à son imprimante. A moins qu’il n’apprécie ni son métier ni ses patients, qu’il supporte grâce à cette accumulation de clichés de sa vie touristique. Je préfère penser qu’il n’aime pas le vide. Quand il m’accueille sans sourire, je me dis que ses photos sourient pour lui dans son cabinet, à sa place, une bonne fois pour toutes.

Le rhumatologue apprécie les patients qui regardent ses photographies sourirent. Lorsque je m’approche avec ma truffe de chien humant le chocolat du gâteau, dans le champ de fleurs où s’ébat la dame en jupons comme sur ces vieilles photos de David Hamilton, alors que grand-mère sourie à l’enfant, me donnant l’impression angoissante de faire partie d’une famille d’emprûnt - d’où mon malaise parce que je ne suis pas une usurpatrice, je n’installe dans le fauteuil qu’un bout de fesses. J’attends le rhumatologue qui a toujours quelque chose d’important à terminer. Compatissant, il me laisse le temps de profiter de l’environnement chaleureux qu’il a préparé pour moi avant de me demander comment je vais.

J’hésite à lui répondre que je me sens comme sur la photo, là, ma truffe affleurant le bord du bureau, guettant un aléatoire morceau d’aller mieux qu’il me lancerait à la fin de sa consultation parce que j’aurai été un bon chien. Je lui réponds que je ne vais pas très bien, que c’est toujours un peu pareil, qu’on ne peut pas s’attendre à des miracles, expression qu’il a formulée dès ma première visite. Affirmation qui me semblait, bien que superfétatoire, relativement honnête. Depuis, je me rends chez lui pour mes ordonnances et me sentir en vacances (sans attendre d’hypothétique miracle).

Quand le rhumatologue me demande si je prends bien mes anti-inflammatoires, je précise que j’en prends moins que sa prescription, pour mon estomac. Il me rappelle que les grands brûlés en consomment chaque jour, qu’ils supportent aussi les anesthésies quotidiennes. Je ne comprends pas sa logique, mais lui promets qu’une fois grand brûlé, j’accepterai anti-inflammatoires et anesthésies. Il ne me répond pas. Il préfère contempler l’écran de son ordinateur et moi, le chapeau de cow-boy un peu cabossé qu’il a baissé sur son nez durant sa sieste appuyé contre son cheval-oreiller. A chacun ses petites manies.

Bien qu’avec lui les miracles soient exclus, je me dévêts, m’assois sur sa banquette avec "a poor lonesome cow-boy" sur la plage avec la mer léchant les sabots du cheval, et, à ma droite, le rhumatologue encagoulé de latex, non pas qu’il soit fétichiste, ce qui m’aurait amusée, mais plus sobrement en tenue de plongée sous-marine. Poséidon, qui a posé son harpon, se saisit alors d’une seringue avec laquelle il m’injecte l’anti-inflammatoire destiné à me déverrouiller les épaules. Il me pique à plusieurs reprises comme on pique une pâte à tarte puis vidange sa seringue dans mes cervicales.

Puis il me raccompagne jusqu’à son secrétariat d’où il ramène le rhumatisant suivant. La visite dure en moyenne cinq minutes bien qu’un record de treize minutes ait été battu le jour où il hésitait à me prescrire la cure thermale que je sollicitais sous prétexte qu’il n’était pas prouvé qu’elle soit efficace. Je l’avais rassuré en lui disant que je ne m’attendais pas à des miracles, argument hautement pertinent.

J’étais ressortie du cabinet de curiosités avec ma prescription, laissant à regret mon gâteau entamé au bord de l’assiette, Poséidon, la dame, les fleurs. J’avais épousseté les grains de sable collés à mes chaussures dans le vacarme de moto, le crottin du cheval embaumant l’entrée. J’étais repartie en disant merci docteur, titre dont j’aime orner les gens du métier, surtout ceux qui sourient sur leurs photos de vacances. J’étais ravie à la perspective de partir en août prochain dans les Alpes afin de bénéficier de quelques soins améliorant sensiblement le confort de ma vie quotidienne. Vive les congés !

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