Chibani

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Auteur de sept recueils de poésie https://www.facebook.com/Pascal-Depresle-Auteur-111652530591974/?modal=admin_todo_tour Et si je tends la main c'est pour voir s'il reste des Hommes  [+]

Image de Été 2020

Un vieux Chibani avait posé son orgue de barbarie entre soleil et pluie. Entre café et trottoir. Les yeux fermés, il tournait sa manivelle, comme le prolongement du chanteur ou de la nouvelle star qu’il ne serait jamais. Il rêvait du pays, tout en laissant s’échapper de son chariot des airs d’un autre temps, des refrains intemporels de la foule qui nous emporte à la môme qui joue pas les starlettes. Son moment de gloire, au milieu de cette faune interlope où grenouillaient les buveurs de blanc du matin, les buveuses de rosé des nuits improbables, et les surnoms de ceux dont on a fini par oublier définitivement le prénom.
Au milieu des notes et du café, confortablement installés face à face dans ce troquet de village, sur la moleskine froide de ce premier jour d’automne, ils se tenaient la main, se racontaient leurs mots d’amour pas encore avoués, se promettaient mille et une nuits pour vivre encore un peu, pour laisser, comme on pose une signature, un peu de sa propre peau sous les ongles de l’autre. Comme à laisser des marques de frissons pour leurs frimas des petits matins mordants, des petits matins qui se refuseraient à les rapprocher, des petits matins qui les éloigneraient encore et encore, puisque c’était ainsi, puisque c’est aussi parfois ça, la vie.
Leurs yeux parlaient pour eux, comme leurs cafés doubles s’enivraient de leurs regards, tandis que quelques viennoiseries s’émiettaient, que les lumières changeantes d’un matin sur la terre le disputaient aux airs d’autrefois qu’ils fredonnaient ensemble. Il y avait un je ne sais quoi de grâce, de ces moments qu’on arrache au temps, un de ces instants qu’on lui vole sans jamais le lui rendre, de ces secondes bleues qui font que les aiguilles ralentissent pour laisser place aux battements de la passion, aux griffures, aux fêlures multiples et communes, mais à la lumière qui les traversait malgré tout.
À un moment, l’homme a même expliqué à la femme qui buvait une gorgée de café brûlant la théorie de la distorsion du temps, qui faisait, selon lui, qu’on l’arrête presque lorsque l’on est soi-même beaucoup plus en mouvement que lui, lorsque l’on s’aime aussi. J’ai souri. La femme aussi, puis elle a ajouté quelque chose à voix basse que je n’ai pas entendu, mais qui a faire rire l’homme.
L’orgue déroulait ses partitions, des guirlandes d’anciens bals de villages s’allumaient dans leurs yeux, ils fredonnaient les mêmes chansons, sans se lâcher des yeux, sans se lâcher la main. Oui, un moment de grâce. Il y avait de la poésie dans cet amour-là, de l’amour dans ce bistrot, une âme qui les unissait, comme si, par magie, ce moment n’avait été créé que pour eux, juste pour eux deux, comme un rendez-vous improbable avec le hasard, comme un hasard arrivé à l’heure, cette heure rare où les corps fatigués se nourrissent aussi de tendresse.
Je les voyais les yeux brillants, se répondant sans un son à l’écho frissonnant des mots d’amour qu’ils ne s’étaient pas dits, comme une succession de « m » pas encore conjugués au passé, par même au présent, non, simplement comme les promesses de rester encore un peu en vie, pour se chauffer blottis dans les bras l’un de l’autre.
L’homme croqua une dernière bouchée d’une brioche dorée, partagea une dernière gorgée de jus d’orange avec son propre miroir, son propre reflet, son lui aimant, son amie, sa femme, sa maitresse, que sais-je. Puis il murmura quelques mots. La femme lui sourit des yeux, elle fit voler ses longs cheveux en enfilant une veste rouge, tandis que lui marchait déjà devant, comme pour lui ouvrir le chemin et la préserver de mauvaises rencontres.
Du plus loin que me le permît ma moleskine bien pauvre en comparaison de leur table encore nimbée du temps arrêté, je fis tout pour les voir poursuivre leur chemin. Un marronnier épargné de la folie des hommes me les enleva définitivement.
À leur destin.
La bistrotière essuyait quelques verres, comme le refrain qui sortait des cartes perforées, au fond du café, elle avait bien trop à faire, mais elle savait.
Le Chibani rangea ses précieuses partitions. Quelques larmes aussi. Car il avait, lui, tout le temps de rêver, du pays, de sa femme partie un jour d’automne comme celui-là, de ces envols qui font qu’on ne revient jamais, mais qu’on reconnaît à coup sûr l’amour, le même qu’on ressentait jadis, rien qu’à la vue de deux vieux adolescents qui traversaient la rue, une case blanche, une case noire, aller vers le ciel, ça va à la marelle, mais il y a des âges où l’on est plus pressés, plus du tout. Quitte à traverser un peu plus lentement la place du village, histoire de rendre au temps ce qu’ils venaient de lui voler. Ne pas se fâcher avec.
— Combien pour le café s’il vous plaît ? ai-je demandé.
— C’est réglé, me répondit la patronne, me montrant du regard la table vide où deux tasses semblaient enlacées.
— Oui, c’est réglé…

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Thara · il y a
Une belle histoire touchante...
+ 5 voix !

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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup Thara
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Amandine B. · il y a
Magnifique, j'ai aimé la musique des bonheurs qui s'entrechoquent comme des verres ou des tasses de café ! J'ai beaucoup aimé !
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Pascal Depresle · il y a
merci Amandine
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Paul Jomon · il y a
Un fragment de vie dépeint avec richesse et intensité, une complicité fugace également où le spectateur ignorait la perception des autres.
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Pascal Depresle · il y a
merci beaucoup
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Viviane Fournier · il y a
Je l'avais pas lu et je découvre et c'est .. vraiment .. très beau !
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Pascal Depresle · il y a
merci Viviane
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Christophe Tabard · il y a
A voté!
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Pascal Depresle · il y a
merci
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Mathieu Kissa · il y a
Mes voix pour cette belle écriture poétique.
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Pascal Depresle · il y a
merci beaucoup
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Chris B · il y a
mélancolie, quand tu nous tiens...
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Pascal Depresle · il y a
C'est parfois un moteur
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Donald Ghautier · il y a
J'aime beaucoup le ton de cette très courte nouvelle. Bravo, c'est une belle découverte. Merci, Pascal et bonne chance pour cette finale.
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Pascal Depresle · il y a
Merci Donald de ce retour
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JACB · il y a
Le bonheur se déniche et se partage semble-t-il même au prix d'un café. On est emporté par la grâce du style et les personnages si attachants bravo Pascal, bonne finale !
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Pascal Depresle · il y a
merci beaucoup
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Constance Delange · il y a
tendre si tendre bravo
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Pascal Depresle · il y a
merci

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