Chez moi, c'est mieux...

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En compétition

Cinq ans pigiste pour un quotidien régional, je pense avoir su écrire dans ma tête bien avant de savoir utiliser une plume (je dis bien une plume !) J'aime les mots tout autant que les fleurs et  [+]

Image de Été 2020

Comment trier les mots alignés ? Peut-on les inverser, les remplacer, les faire danser, les adoucir au milieu de leur phrase ? Peut-on ensuite donner un sens à toutes ces phrases, qui se suivent, et retrouver l’essence d’un texte ? Isaï était persuadé de la cruauté de ces gestes, de la malveillance de ces manipulations.
Ce jeu sordide reviendrait à étouffer l’âme d’un écrivain, à transformer un puissant roman d’amour en un insipide scénario pour starlettes de téléréalité, une épopée homérique en un feuilleton bollywoodien sur papier journal.
Il devrait exister des sanctuaires pour les livres : un galion pour Jules Verne, un jardin d’hiver pour Colette, un château normand pour La Comtesse de Ségur, un manoir blanc pour Agatha Christie, et tant d’autres écrins pour tant d’autres talents…
Isaï, parkinsonien octogénaire, se leva du banc en béton sur lequel il abandonna son chapeau fatigué aux premiers rayons du soleil d’avril. Isaï, l’ancien libraire de l’impasse des Brigittines, près de la quincaillerie « au gaspillage », pensait à la vitrine de son échoppe peinte en bleu turquin, à l’enseigne de LA TRANCHEFILE. Il revoyait sa chaire : son escabeau de librairie, ses lutrins en chêne, amoureusement disposés, Gustave, son fidèle fauteuil club patiné et préformé par lui seul. De ses mains encore souples et agiles, il aimait à repositionner les recueils. Du bout des doigts, il surveillait leur alignement et leur lustre.
La lèvre tremblante, l’œil humide, la canne flageolante, il s’approcha de l’aquarium, pour voir de plus près ce que cachait cette architecture pompidolienne pompeusement baptisée bibliothèque.
Cette étrange station orbitale semblait déserte. Dans cette cage de verre brumeuse, les rares habitués ressemblaient aux personnages de la peinture d’Edward Hopper qui illustre la couverture de « l’arrière-saison » de Philippe Besson. Dans ce lieu surréaliste, abritant peut-être des siècles de littérature à destination d’une autre planète, ils étaient deux à cette heure méridienne, installés sur une banquette design à feuilleter des albums. Seuls gardiens d’un temple intersidéral, les employés à l’accueil avaient les gestes ralentis d’hypoglycémiques au bord du malaise. Au fond de cette salle, un bambin à la voix stridente donnait à sa maman un cours de philosophie sur la couleur des petits sièges vert anis, qu’il alignait et désalignait scrupuleusement, insensible aux bandes dessinées extraordinairement colorées, rangées sur les cimaises de cette « île aux enfants ».
À l’étage de cette tour de glace, des milliers de phrases sont en sommeil. Des explosions de mots de toute nature sont à la merci du lecteur, à ses fantasmes, à ses envies d’évasion, à ses besoins de culture. Mélomanes, scientifiques, historiens, psychotiques, psychologues, nostalgiques, mélancoliques solitaires abandonnés, se connecteront aux sentiments des innombrables écrivains : poètes ou chercheurs. Les sans-buts, les voyeurs, les gourmands de confusion, les romantiques, les mystiques, les parachutistes de l’esprit, les trépanateurs d’intimité feront peut-être comme beaucoup… Ils se dirigeront vers des rayonnages sur le thème qui les met en appétit en cette période, précisément. Ils liront le condensé au verso du livre, piocheront quelques mots à l’intérieur pour en peser leur puissance, et selon l’instinct du moment, le jugeront apte à être savouré : sans même s’appesantir sur la notoriété de l’écrivain, juste pour une évasion, qui leur laisserait à penser que, sans plagiat, ils auraient pu écrire, presque à l’identique, la même histoire, parce qu’en fait, elle a tant à voir avec la leur…
Chez lui, avant, les murs étaient tapissés des fleurons de la littérature, de cuir tatoué d’or, de reliures à la « du seuil », des basanes coquille d’œuf, les vélins, les peaux parcheminées, les maroquins écarlates, les galuchats joyeux, de tout ce qui faisait de sa boutique un baldaquin aux tentures bohèmes, aux broderies d’Aubusson, aux moirés cramoisis, aux parfums cuirés de myrte et de lentisque. Les sectes d’auteurs, alignées jusqu’à la moulure des plafonds, murmuraient des paroles non écrites, pas encore inventées, tranquillement, à l’infini…
En contrebas, nichés sous une arcade, des caissons recouverts de soieries accueillaient sobrement des œuvres modestement reliées, disposés en colimaçon et en pyramide : « La Collection du Masque », les « Éditions de minuit », les « Fleuve Noir » ; un nemorah en vermeil pour tout ornement.
Le vieil homme alla ramasser son couvre-chef et roula un magasine littéraire pour le glisser dans une poche de son élégant pardessus. Il s’arrêtera chez le chocolatier pour offrir à Louise, sa partenaire d’échecs, un ballotin d’orangettes. Selon la devise de son ami et ancien client, Félix Bonnat « Ce qui fait du bien au palais ne fait pas de mal à l’âme ». Il rentrera, le roman de sa vie « relié en plein chagrin », mais la nostalgie consolatrice.
Il rentrera à la maison de retraite…

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Paul Marie · il y a
un texte plein de douceur et de tendresse, j'aime...
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Mady sekou doukoure · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes 3 voix. ET
Merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps.
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Fleur A. · il y a
Le temps s écoule...
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Lasana Diakhate · il y a
Un beau texte ,très riche, attirant et bien rédigé . J’aime bien ce texte .Bravo 👏🏽
Je vous invite à lire mon œuvre et n’hesitez pas à apprécier l’oeuvre par vote après la lecture. Merci d’avance
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M. Iraje · il y a
Lentement, le temps tourne la page ... Une écriture tout en sobriété qui donne au texte une langueur bienvenue.
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DEBA WANDJI · il y a
Très bel hommage, Sylvie!

J'adhère par ma voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Philippe Clavel · il y a
Un hommage touchant au monde de l'imaginaire m la littérature et ceux qui la servent
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B Marcheur · il y a
Merci pour ce très beau texte, ce voyage dans un "paradis des livres" et son libraire ange-gardien. Si une courte histoire de bibliothécaire vous tente, je vous propose "La visite d'Emma"
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Sylvain Le Loarer · il y a
Très joli texte. Vous savez écrire. Les phrases sonnent justes !
Si vous le désirez vous pouvez découvrir " La Consultation ". Bonne continuation.

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Ce qui fait du bien au palais ne fait pas de mal à l'âme ! j'ai aimé, mon vote
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Sylvie Follet · il y a
merci. Un gourmet...

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