Chez la mercière

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Envolez-vous dans un ciel de montagne Allez jusqu’à l’Aigle Empruntez-lui une plume Et un peu d’encre à son bec Ecrivez des histoires d’eau, d’oiseaux, de soleil et de neige, Donnez  [+]

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Cela durait-il depuis longtemps ? Il était incapable de le dire. En été, le soleil têtu ne fait pas la part belle aux secrets. Unis dans une même lumière, l’étrange et l’anodin se fondent. 
La solitude de M. X lui assurait une grande disponibilité. Il avait pris conscience du passage régulier de la jeune femme depuis que les jours avaient raccourci ; il avait dû l’apercevoir souvent pour qu’elle fasse ainsi partie de son paysage sans le gâter d’une tache insolite. 
Comme tous les mardis soir, elle apparut. Elle opposait au froid de janvier, tel un grand colchique, un manteau mauve et une écharpe vert foncé qui la bâillonnait de plusieurs tours chaleureux.
Les géraniums moribonds, qu’il avait oublié d’abriter aux premières gelées, l’irritaient car ils brouillaient la portion de rue sur laquelle ouvrait sa fenêtre. Mauve-Souris suivait sa route dans la nuit.
Derrière M. X, la bouilloire sifflait, réclamant son bouquet de tilleul et de menthe. M. X avait gardé de ses années de mariage le goût des plantes infusées.
Elle passa, légère, sous sa fenêtre. Frileuse ballerine, souple derrière le rempart laineux de son écharpe où s’enroulaient les méandres cuivrés de ses cheveux, Fauve-Souris glissait au ras du sol. Bientôt, elle disparut. M. X, intrigué par cette silhouette en marche qui, tous les mardis, lui était retirée aussitôt offerte, s’occupa de son infusion. Décidément, rien ne valait une feuille de menthe pour aviver, tout en le préservant, l’arôme ténu du tilleul.

La jeune femme hâtait le pas. Après des heures consacrées à sa famille, elle avait besoin d’air, un peu, beaucoup, et c’est avec soulagement qu’elle avait confié ses trois filles à sa voisine Armelle qui trouvait, dans ce panier d’enfants, de quoi exprimer son instinct maternel inassouvi. Le père des demoiselles rentrait fort tard, souvent retenu par un dernier patient. L’amour qu’elle éprouvait pour ses enfants n’empêchait pas Love-Souris d’aimer largement la beauté, la nature, la lumière ; c’est pourquoi elle marchait dans la nuit, délestée du poids de sa journée. Elle avait hâte d’arriver à la mercerie où l’attendait une soirée teintée de subtil plaisir.
Son époux approuvait ces soirées du mardi à l’issue desquelles il retrouvait une femme apaisée, parée des doux vestiges d’un intime contentement, ses yeux noisette étincelants.

***

Lorsque, ce mardi 7 janvier, la mercière ferma son magasin, elle était préoccupée ; les clientes se faisaient rares. Certes sa marchandise n’était pas très bon marché, mais elle était d’excellente qualité. Son fil ne cédait pas à la première tension, ses élastiques conservaient, après d’innombrables lavages, leur fermeté originelle et son armée de rubans et de dentelles étaient des plus soyeux. Sur le pas de sa porte, elle fut happée par la bise. Elle songea qu’on était mardi et qu’après dîner son amie, à qui elle avait confié une clé de son magasin, viendrait passer la soirée dans l’une des pièces de l’étage ; elle rendait volontiers ce service à celle qui, outre son amitié, lui offrait un solide débouché avec l’entretien régulier de la garde-robe de ses filles. 
La commerçante, matelassée dans sa parka de fausse fourrure et le chef garanti par une toque de même nature, s’engouffra dans sa voiture, le souci au crâne et la faim au ventre. 

***

Les lampadaires, ce même soir, étaient nimbés de brume. La silhouette de Mauve-Souris déambulait, légère et décidée comme toujours, en direction de la mercerie. Derrière elle, à distance, M. X, un peu moins léger mais tout aussi décidé, songeait que sa tisane serait juste à point quand il serait de retour. Le froid était tranchant. Il fallait être contraint, passionné ou très curieux pour s’aventurer dehors ce soir-là.

***

Le lendemain, M. X entra dans la mercerie :
— Bonjour. Je voudrais une bobine de fil noir s’il vous plaît.
— Bien sûr, Monsieur, répondit l’avenante boutiquière.
Au coin d’une table foisonnaient des plantes séchées réparties dans des sachets de grosse bure. Cela l’intéressait bien plus que le fil noir dont il avait prétendu avoir besoin en manière d’introduction. Il choisit un sachet de sauge et renchérit :
— Peut-être vais-je vous paraître indiscret mais… Savez-vous que votre magasin semble être régulièrement visité le mardi soir ? Je l’ai constaté par hasard et je profite de mon passage pour m’assurer que vous n’avez pas eu de déboires ces derniers temps.
M. X souriait. La mercière lui jeta un coup d’œil surpris. Elle connaissait M. X et éprouvait de la sympathie pour ce retraité fort bel homme, encore tout à fait capable de susciter l’intérêt des femmes, esseulées ou non. Elle-même, rendue disponible par un douloureux divorce, avait parfois rêvé de le réconforter… Toutefois, il devait être peu enclin aux travaux d’aiguille, car depuis l’ouverture de son magasin, elle n’avait pas encore eu l’honneur de sa visite. Elle réfléchit promptement. Elle n’était pas femme à balancer des heures et se décida vite :
— Merci de vous préoccuper de la sécurité de mon magasin, Monsieur, mais je puis vous rassurer : il ne court aucun danger les mardis soir. Souhaiteriez-vous en savoir davantage ?
M. X répondit, d’un ton faussement détaché, l’air accaparé par un coton à broder orange vif dont il n’avait que faire :
— Si cela ne vous contrarie pas, bien volontiers…
— Alors, revenez à l’heure de la fermeture ; nous risquerions pour l’instant d’être dérangés par ma clientèle. Je serai votre guide pour une intéressante petite visite mais… à une condition !
— Je l’accepte avant même de la connaître ! assura le veuf d’un timbre chaud.
— Je vous invite, après la visite guidée, à prendre l’apéritif !

Ainsi fut fait. M. X prit congé, nanti de son fil noir et d’un sachet de sauge dont il comptait tester la saveur dès le lendemain. Il se contenterait, ce soir-là, de l’apéritif de la mercière à défaut de la mercière elle-même qui, force lui était de le constater, ne lui était pas indifférente. 

***

À 19 h 30, ce mercredi 8 janvier, M. X et la mercière gravirent les marches menant à l’étage des stocks. Obnubilé par la croupe mouvante qui le précédait, M. X sentait ses sens somnolents de veuf rôdé à la disette sortir d’une longue léthargie. Il se racla la gorge à petits coups. Il en oubliait presque la raison de leur ascension quand la mercière annonça d’une voix énigmatique :
— Nous y sommes ! J’ouvre la porte de la caverne d’Ali Baba !
Ils pénétrèrent dans une pièce où flottait une odeur de résine ; contre les murs étaient alignées plusieurs toiles magnifiques où s’offraient au regard des paysages de forêt, d’eau, de montagne et de lumière. Sur un chevalet mûrissait un champ de blé criblé de bleuets et de coquelicots. M. X contempla longuement cette nature débridée qui se contentait de cette petite pièce pour triompher. La mercière expliqua :
— Mon amie est mère au foyer mais… c’est aussi une artiste. Accaparée par ses enfants, elle ne peut peindre que loin d’eux afin de n’être pas dérangée. C’est pourquoi elle a rendez-vous ici, avec ses pinceaux et ses toiles, tous les mardis soir… C’est son bol d’air !
Sous le regard bleu de M. X, la mercière pensait qu’elle prendrait bien, elle aussi, un peu d’air…

Ainsi Fauve-Souris peignait-elle en cachette, restaurant ses forces à la source colorée de son talent. M. X venait, en intrus, de percer un délicat secret et en venait presque à le regretter. Il revit les cheveux roux, la démarche légère, l’écharpe sans fin et sentit une lampée de joyeuse admiration lui oindre le cœur.
— Vous rappelez-vous votre promesse ? interrogea la mercière qui ne perdait pas le nord, enveloppant M. X d’un regard chaleureux.
— Bien sûr, et c’est avec grand plaisir que je vous suis.

M. X, la tête pleine de frondaisons en flamme et de torrents de cristal, se disait que sa petite filature nocturne lui avait réservé de bien belles surprises. La mercière s’était détournée pour descendre l’escalier, et il venait d’apercevoir un mollet galbé qui avait, à coup sûr, de l’avenir malgré sa maturité.

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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Bravo ! J'adore "restaurant ses forces à la source colorée de son talent".
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Guy Bellinger · il y a
C'est charmant. Vous aimez vos personnages et nous les faites aimer. Ce n'est pas si courant.
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Tess Benedict · il y a
Très beau texte qui décrit magnifiquement la poésie du quotidien.
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Jennifer Marquié · il y a
J’ai trouvé votre écriture délicate et élégante, empreinte de poésie. Vous croquez à merveille les personnages ! Merci pour cet agréable moment de lecture.
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LaNif · il y a
Quelle jolie histoire qui me touche particulièrement. Désolée d'avoir loupé la finale...
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Ozias Eleke · il y a
Très belle plume que je découvre avec retard. J'aurais aimé vous lire plus tôt.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Eric diokel Ngom · il y a
J'ai lu et j'ai bcp aime tu a assuré merci de vouloir consulter le mien je suis aussi candidat .. cliquez sur mon nom pour voir l'œuvre
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Medjo Essam · il y a
Ça fait du bien de lire un si beau texte. Merci pour ce partage.
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Medjo Essam · il y a
MAGNIFIQUE. J'adore.
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Firmin Kouadio · il y a
Bravo, Blandine !

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