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Cherokee

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Andréa n'aurait su expliquer rationnellement ce qui l'avait poussé là, perdue dans un petit campement du Tennessee, en pleine terre ancestrale Cherokee. D'aucuns diront le destin, d'autre la volonté immuable, mais cette main invisible avait depuis toujours poussé la petite blonde vers les terres de ses lointains ancêtres dont seuls des yeux légèrement bridés pouvaient trahir la filiation.
La fumée épaisse d'un feu de sauge se dissipait lentement, il faisait une chaleur étouffante, et les herbes lui faisaient tourner la tête. Cela faisait déjà un moment qu'elle avait perdu toute notion du temps, elle se tenait là, en tailleur face au feu qui brûlait au centre du grand tipi, torse nue, et les gouttes de sueur ruisselaient sur son corps comme autant de rivières sur un paysage sauvage. Peu à peu son esprit s'enfuyait, parcourant les territoires de chasse de ses ancêtres, communiant avec cette nature si longtemps perdue.

Derrière son dos, elle percevait vaguement le vieil indien préparer le matériel. Un antique groupe électrogène bricolé fournissait la seule concession à la modernité de la petite tribu, si l'on occultait les quelques jeans et autres baskets éparses dissimulés sous les tenues traditionnelles. Andréa avait de plus en plus de mal à rester en contact avec la réalité. Seuls quelques bruits métalliques derrière elle la rappelait encore de temps à autres parmi les vivants. Il lui semblait voir des visages et des formes dans les volutes de fumées qui s'échappaient du feu.
Elle entendit le chaman commencer à chanter, à voix basse au début, comme une lente mélopée, et les notes dansaient avec les ombres projetées sur la toile de tente. Puis la voix se fit plus forte, submergea l'esprit d'Andréa qui se mit à danser lui aussi avec les ombres et la fumée. Elles sentait à peine le pinceau parcourir son dos et tracer les lignes de force à même sa peau. Le chaman prépara un mélange d'encre noir dont il était sûrement le seul à détenir le secret. Il en remplit un petit réservoir sur sa machine à tatouer, qui se mit à crépiter de concert avec les tisons ardents. Avant de commencer, il jeta sur le feu un mélange de liquide épais qui le fit changer brusquement de couleur, il parut même à Andréa avoir vu des flammes bleues, avant que celles-ci ne se teintent d'un rouge profond. La fumée âcre ainsi produite emporta la petite blonde vers les limbes insondables, marcher sur les voies chamaniques. Derrière elle, la main calleuse regardait les lignes qu'elle avait tracé. On pouvait distinguer l'esquisse d'un serpent, symbole de la transmutation, de la mort et de la vie, celui aussi de la renaissance d'Andréa, les yeux grands ouverts sur de nouvelles perceptions. La main volait au-dessus de son dos, la buse délivrait son encre secrète, et les forces ancestrales tournaient autour du corps nu dont la tête blonde, les yeux plantés au ciel, était basculée en arrière.
Dans un tipi au fin fond du Tennessee, dans l'ignorance de ce monde moderne, Andréa renaissait, et sur le dos de son corps en transe, l'encre, l'animal, la buse et les esprits dansaient de joie à cette grande nouvelle.

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Jean Calbrix · il y a
J'aime ce TTC évoquant le retour aux sources dans une tribu d'Indiens Chirokees. Bravo, Philibert. Vous avez mon vote.
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Keith Simmonds · il y a
Joli avec beaucoup d'histoire! Je suis en FINALE pour le Prix Haïkus d’Hiver édition 2016 grâce à vous, mes fidèles lecteurs, et je tiens à vous en remercier infiniment et compte sur le renouvellement de votre appréciation! J’invite tous ceux et toutes celles qui n’ont pas encore visité ma page, à venir lire et soutenir mes œuvres si le cœur vous en dit! Merci d’avance!Mon œuvre favorite est ici:
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1

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