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Chère Madame RATP

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Hermann Sboniek

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Chère Madame RATP

Pour commencer il faut que je t’explique pourquoi je t’écris. A chaque fois que je descends dans tes couloirs, je demande plein de trucs à mon père et, quand il en a marre, il me dit que j’ai qu’à te faire une lettre pour te poser toutes mes questions. Il m’a promis de la poster pour être bien sûr que tu la reçoives. Il dit toujours que quand on décide quelque chose, il faut aller au bout de ses rêves. C’est bien joli ses histoires, mais moi, mes rêves en ce moment, j’ai pas trop envie de passer du temps avec. Alors j’ai pris mon courage à deux mains et un bout de papier presque neuf. J’avais d'abord dessiné un chameau dessus, et comme il était raté, je l’ai dégommé.
Mon papa, il travaille chez toi, il est tout le temps dans tes tunnels et le mercredi quand y'a pas école, je reste avec lui toute la journée et je l’aide pour son boulot. Alors, le premier mystère qu’il faut que tu m’expliques, c’est pourquoi les voyageurs dans tes wagons ils sont pas contents ? C’est le président Micron qu’est un dictateur ? Je les regarde dans la rue avant de se faire emboucher (c’est quand tu descends dans la bouche de métro, ça me fait rigoler de dire ça) et je vois pas de raisons pour qu’ils soient pas heureux. Je crois que tu devrais mettre des détecteurs de sourires dans les portillons qui mangent les tickets. Pas de sourire, tu passes pas !
Ensuite, il y a un autre problème à régler, c’est les pressés ! Tu leur as fait des escaliers qui montent et qui descendent tout seuls, eh bien! ça leur suffit pas. Ils te poussent en disant « excusez-moi ! excusez-moi ! », mais en réalité ils s’en foutent, ils veulent juste aller vite. On sait pas vraiment pourquoi, tu les vois courir dans un sens et repasser en courant encore plus vite dans l’autre sens parce qu’ils se sont trompés. C’est vraiment des cornichons. Y feraient mieux de réfléchir au lieu de donner des coups de valises à roulettes sur les pieds des gens. Alors, j’ai eu une idée: pour les pressés à la montée tu fais une catapulte, ça les prend en bas et ça les jette en haut. Bon, il faudra poser des matelas contre les murs, sinon ils vont tous se ratatiner. Et pour les pressés qui descendent, tu fais des toboggans. En fait, tu peux rajouter des détecteurs de sourires aux catapultes et aux toboggans parce que c'est souvent les mêmes qui se rappellent plus que ça fait plaisir à tout le monde un peu de bonheur au coin des lèvres.
Tu sais qu’il y a des endroits dans tes tunnels où y'a tellement de vent que j’aimerais y faire voler des cerfs-volants, mais il faudrait que tout le monde s’arrête un moment pour pas s’emmêler dans les fils et ça c’est pas gagné. Et pour que tous tes courants d’air, ils servent à quelque chose, tu pourrais fabriquer des machines à plier des avions en papier. Les gens y z'auraient qu’à mettre une pièce et « flic ! flac ! »: la feuille est prête à s’envoler. J’ai essayé avec un avion que j’avais fait moi-même, ça vole super bien, surtout quand tu le lances du haut des escaliers !
Dis-moi, Madame RATP, tu as déjà vu un arc en ciel ? Je suis sûr que oui car tu dois être méga vieille. Mais peut-être que tu te rappelles plus toutes les couleurs ? Moi j’en ai vu un quand j’étais petit et je ne l’ai jamais oublié. Puisque tes tunnels ils ont tous la forme d’une arche, tu devrais les peindre pareil tout du long. Quand on serait dans les wagons à toute berzingue, ça ferait comme si on voyagerait dans les couleurs. C’est impossible de rester triste quand tu voyages dans un arc en ciel.
Je crois que t’as compris que je m’ennuie un peu dans ton métro. Pour m’occuper, j’invente des trucs rigolos. Quand on est dans le train, papa me dit à chaque fois « Tiens-toi prêt, on descend au prochain arrêt » alors j’imagine ce que c’est qu’un « naré » et je me raconte une histoire où on s’arrête entre deux stations, c’est le « mi-narét » avec une tour qui crève le tunnel pour aller jusqu’au ciel, après je ferme les yeux et je pense qu’y a des fleurs partout, surtout du jasmin, ça sent vachement bon.
Bon, je ne me plains pas trop, j’ai connu pire. Mais pour un petit garçon en train d’attendre que son papa ait fini son travail, c’est long une journée, surtout que je dois rester bien à coté de lui sans bouger. Quand on est tous les deux, on travaille toujours à Châtelet-Les Halles, sur le quai de la ligne A et on attend que le RER s’arrête. Quand la porte fait « Psssccchhhiitttt » tout le monde se précipite comme quand y'a du rab de frites à la cantoche. Ceux qui veulent monter y se tamponnent avec ceux qui veulent descendre et ça fait comme les fourmis: à chaque fois qu'elles se croisent, elles se touchent. Plus j’y pense et plus je me dis que ton RER et une fourmilière c’est pareil, tu crois pas ? Quand le carambolage est fini et avant que la porte elle refasse « Psssschhiittt », Papa tend le gobelet et moi je mets le carton devant ma poitrine. Au début j’avais peur, alors je me réfugiais derrière lui, mais maintenant j’ai compris que personne ne nous voit. Je sais pas si c’est à cause qu’y sont tous aveugles ou parce qu’on existe plus ?
Bon, je vais pas t’embêter plus longtemps, je pense pas que tu pourras faire tout ce que je t’ai demandé, tu dois être bien occupée, mais c’est pas grave, je suis quand même content d’être chez toi. Souvent, je repense à ce que me dit Papa, tu t’en rappelles, je t’en parlais au début, au sujet des rêves. Quand je serais grand, j’aimerais bien rentrer chez moi pour fabriquer un métro de toutes les couleurs. Le problème, ça va être de creuser des trous dans le sol, j’aurai pas la force, parce qu’y a tout le reste de ma famille enseveli sous les décombres, là-bas, dans mon pays, à Mossul.
Mounir

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Sylvie Franceus · il y a
J'aime le presque neuf qui dit déjà le trouble naissant et le chameau dégommé et les cornichons et les fils qui me semblent lier autre chose que les cerfs-volants et les fourmis agitées voire hystériques et... le GOBELET qui est d'une violence incroyable. C'est un verre. Juste un verre et pourtant.... paf... dans ma face, le gobelet.... il est l'objet crucial de ton texte. L'unique objet de mon inquiétude..... quant aux décombres.... d'autres souterrains.... non métropolitains mais pas si lointains que ça de nous.... je pourrais venir de là et guetter le retour de Mounir.... bbbbrrrrrrrrrr
Merci

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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Lafée. Mille pardons, j'avais zappé ce commentaire. Merci bien de cette lecture et de cette analyse. A bientôt, je n' ai pas encore lu tous vos textes :-)
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Sylvie Franceus · il y a
Bonsoir Hermann, ne vous excusez pas, voyons. Pour mes textes : aucune obligation !
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Petitpoizonrouge · il y a
Je découvre votre texte qui aurait bien mérité d'être en finale. Recevez mon soutien tant tardif que symbolique...
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Petitpoizonrouge. Mieux vaux tard que jamais. Merci beaucoup. Je retente ma chance la prochaine fois.
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JigoKu Kokoro · il y a
Une fois de plus un belle originalité dans le ton et dans l'humour ( ^_^). Un bel emballage drôle et ironique à souhait sur le quotidien du métro et les gens qui le fréquentent qui semble avoir oublié ce qu'est sourire ou être poli. J'aime énormément la façon dont est construite ce texte qui rappelle un peu "le petit Nicolas" (les livres s'il vous plaît, oubliez ces infâmes films.. ( -_-) ). Peut-être moins fan de la dimension géopolitique amenée dans en fin de texte qui au final n'était peut-être pas nécessaire car l'évocation d'un enfant faisant la manche avec son père suffisait amplement à mettre une petite gifle au lecteur. ( ^_^) Cela dit je comprends mieux l'histoire du minaret du coup. J'aurais évoqué aussi les "perdu" , ces personnes provinciales prenant la toute première fois le métro et qui sont eux aussi une attractions à eux seuls. ( ^_^)
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Jigoku. Vous lire est toujours un plaisir. Analyse et argumentation sont rares sur ce site. Comme Patrick dans le commentaire précédent, vous n'appréciez pas totalement la chute. Je l'assume telle qu'elle est, je trouve que le contraste qu'elle apporte renforce son effet. Il est bien évident que chacun à une perception et un avis différent et je vous remercie d'avoir exprimé le votre. J'ai trois textes en cours d'évaluation, deux nouvelles (une érotique) et un TTC. A très bientôt :-)
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JigoKu Kokoro · il y a
Je comprends tout a fait votre point de vue sur la chute. Ma non-appréciation est principalement dû à l'effet sur-enchère de l'ensemble simplement qui alourdit peut être le tout avec un effet "too much". Cela dit il ne s'agit là que de mon avis bien entendu ( ^_^).
Puisque vous vous êtes permis un passage a l'erotisme, je vous propose de passer sur "Le cap", un recit romantico-érotique ecrit il y a un bon moment ( ^_^).
Au plaisir Hermann.

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Patrick Peronne · il y a
Lettre de doléances à Madame RATP, un angle de vue original. Pas très fan de la fin de vote ttc... que je soutiens.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Patrick. Pas trés fan de "la fin du vote ttc" ou de "la fin de votre ttc", la coquille est sournoise :-) Merci de votre soutien.
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Patrick Peronne · il y a
Coquille à laquelle vous prêtez des intentions... le clavier a juste zappé le R de "votre ttc" et non pas "DU votre ttc"... auquel cas la coquille en question pourrait avoir des allures de lapsus. S'il y a eu acte manqué c'est celui de m'accrocher depuis plus d'un an à un ordi dont le clavier n'imprime plus systématiquement.
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Hermann Sboniek · il y a
:-)
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Cric · il y a
Très chouette de la poésie du début à la triste réalité
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Cric. Merci beaucoup :-)
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Filou38 · il y a
C'est un peu le ressenti que tout le monde a en prenant le métro ... encore plus dans les capitales diverses et variées.
Qu'est ce qu'on est bien dans la Drôme...

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Nectoux Marc · il y a
Ah ouais tu vois, j'avais déjà voté.
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Nectoux Marc · il y a
Je ne retrouve pas mon commentaire mais j'ai déjà apprécié ce texte. Je tente de nouveau de t'offrir mes 5 voix. C'est mérité.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Marc, tu as déjà voté il y a cinq jours, merci pour cette tentative. A bientôt, j'ai un TTC et une nouvelle qui viennent d'être soumis, j'attends de savoir s'ils seront retenus pour le concours du printemps.
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Nectoux Marc · il y a
C'est quoi ce concours de printemps ?
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Fofi · il y a
Superbe. Un arc-en-ciel d'émotions et de sensations... jusqu'à la gravité finale. Bravo.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Fofi et surtout merci :-)
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Fred Panassac · il y a
Le regard franc et direct d’un enfant sur nos comportements de troupeau pathétique est toujours revigorant.
La chute compassionnelle ne cadre pas avec le ton du récit précédent, j’ai moins adhéré.
Belle écriture, mes votes, + 4

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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Fred. Merci de donner votre avis avec franchise. Cet effet est voulu, j'ai trouvé qu'il permettait de masquer la chute et de la rendre plus surprenante. Merci aussi pour vos voix et pour mon écriture à qui je vais de ce pas transmettre ce compliment.
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