Chemin faisant

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Auteur récent, amateur ancien de littérature… Fervent lecteur… de toujours. Aime par dessus tout découvrir les idées des autres, surtout si elles sont bien écrites.  [+]

Deux heures qu’il chemine... depuis un moment il voit ce petit édifice au bout du chemin, juste avant le virage... un transformateur abandonné, délabré.
Sur la porte une plaque en ferraille triangulaire où figure une silhouette d’homme qui s’effondre frappé par un éclair.
C’est comme ça qu’il voudrait finir...
Vous vous rendez compte , échapper à l’agonie lente dans l’Ephad, environné de vieillards édentés, sur leurs fauteuils rou-lants , bavards inaudibles, et de vieilles, affaissées, leur voix suraiguës à crier leur mal-être à un auditoire de prostrés ressassant la tête baissée leur malheur d’avoir à vivre un autre jour avec la purée réchauffée, la viande trop cuite, un flan trop sucré...attendant, qui un fils, qui une fille... ou la petite , qui n’est pas venue depuis...elle ne sait plus...ils ne savent plus compter...
Ca n’est pas pour lui. Juste avant de mourir, lui, sur un piton rocheux face à un ciel de nuages noirs, prêts à crever, il bombera le torse, il se dressera bras levés, poings serrés ; le regard embrasse l’horizon de plaines ondoyantes sous le vent qui souffle en tempête...Alors le ciel se vengera de sa vie téméraire, ses provocations incessantes, l’éclair zigzague dans la nuée, frappe dans un fracas terrifiant la poitrine qu’il aura tendue ; un instant... il ne restera de lui qu’un peu de poussière... elle sera balayée par le vent...
L’édifice à moitié en ruine et sa plaque rouillée sont loin der-rière lui maintenant, il poursuit son chemin, la journée sera longue ; il n’a fait qu’une toute petite partie de son étape, le sac à dos est trop chargé, on lui avait dit... huit kilos, à ton âge, c’est trop dur... avec le dénivelé de ton itinéraire, trois kilos pas plus... Un litre et demi d’eau, un sandwich et ta carte de crédit... bien sûr ton IPhone rechargé à plein le matin.
Au détour du virage, une longue montée, un mile au moins, droite, sans ombre...il perçoit, à l’approche du sommet, une silhouette élancée, une jeune femme, sans aucun doute, elle semble voler...
Elles se sont toutes envolées ces silhouettes graciles, aucune, il n’en a retenu aucune...
Je vous salue Marie, Françoise, Mathilde, Edwige, Elodie...
Il aimait cette liste restreinte car leurs initiales composaient le mot femme, Il aurait pu ajouter Sylvie pour la mettre au pluriel... il aurait pu avec les initiales de toutes ces vies traversées, composer, une longue expression, signifiant échec amoureux, comme ces mots croisés gigantesques, première colonne, en vingt-cinq lettres : je suis un plouc... multiplication par cinq du ratage... je ne sais pas... eux ils ont de sacrés idées...moi au soleil, il ne faut pas trop m’en demander.
Traversé, c’était bien la bonne expression... son esprit est traversé de remords, non pas des ruptures, mais de l’indigence des rapports, du peu de curiosité qu’il avait eu pour les personnalités de ses partenaires...Il aurait dû...Il aurait pu... Ariane... la philosophe... sans fil à la patte...Philopathe... le calembour les avait fait rire... la pathologie de l’amour... il lui aurait fallu des années pour comprendre la personnalité d’Ariane... brut de décoffrage de la fac... imbibée des croyances de ses maitres... chaque jour elle découvrait les erreurs, les préjugés induits par des profs sans scrupules, des violeurs de conscience... elle lui disait.
Elle lui avait fait connaitre Nietzsche...ça au moins, lui avait rendu un fier service... et lui, quel service il lui a rendu ?
En haut de la côte, la silhouette entrevue tout à l’heure a dis-paru...elle s’est échappée de sa vie, bien d’autres aussi avant elle...Mais... après ? Car c’est bien la raison de sa présence au soleil, de sa lente agonie auto-infligée sur cette pente exténuante...
A la recherche... d’un après, d’un nouveau temps, d’une nou-velle vie... à trouver, la vraie cette fois...
Ce sera pour plus tard...il est exténué, il faut d’abord trou-ver... son souffle !
Il s’arrête, descend son sac, s’empare de la gourde en plas-tique... elle est vide... il a oublié de la remplir ce matin... au fond du sac... il a les quatre tomes de la Pléiade de « la Recherche », il ne s’en sépare jamais... pour rien au monde... Proust pour toujours...quel idiot... va-t-il pouvoir se désaltérer chez Marcel ?... sans blague, il va crever au soleil... en plein milieu de la montée...tout en sueur...et pour étancher sa soif... la duchesse de Guermantes... Oriane en robe de soirée rouge-vif...il l’avait toujours adorée... peut-être la seule...et pourtant...un caractère de cocotte avec un diadème...à une lettre près... Ariane... elle, était une vraie amie...une tête... du solide... il s’était trompé d’une lettre...Il avait gâché sa vie à une lettre près !
Il divague, pas de panique, d’abord s’asseoir...il y a quand même quelques gouttes au fond de la gourde... et l’IPhone...pas de réseau bien sûr...et qui aurait-il appelé ?
Ce qu’il était venu chercher sur ce chemin poussiéreux de la chaine des sierras en Californie, l’isolement et une nouvelle vie...pas la mort... il regarde le ciel bleu, le soleil impitoyable... non, pas de vautours... on n’est pas dans un Western !
Il se relève ; d’un geste rageur il s’empare de ses quatre tomes de la Pléiade, les jette au loin par côté du chemin...il les regarde dévaler la pente, bondissant de pierre en pierre... longtemps... puis ils disparaitraient... dans le temps...
Il entendit à peine cette petite voix, en anglais avec un accent sudiste très appuyé :
- Je vous comprends ça devait être lourd à porter ces bouquins...vous avez besoin de quelque chose ?
Il se retourne, elle est superbe et divine...comme aucune...
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