Chef, oui chef !

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Elle ne quittait pas des yeux sa bouche. Les mots qui en sortaient rythmaient la danse irrégulière de ses fines lèvres, parfois perturbée par le glissement des aliments que la fourchette lui apportait. A la fois fascinée et distraite, elle se demandait si ce qu'elle était en train de vivre était bien réel.

Elle ne distinguait pas l'ensemble de la conversation à cause du brouhaha du restaurant d'entreprise, mais suffisamment pour en comprendre la portée. En face d'elle, de jeunes cadres dynamiques issus d'écoles prestigieuses, sûrs d'eux, tellement convaincus par leur façon d'appréhender le monde qu'ils doutaient certainement de l'existence d'une autre vision des choses.
Ils parlaient politique, impôts, femmes de ménage, nounous, projets de voyage, programme de fidélité des grandes compagnies aériennes, gastronomie, massages californiens. Ils rêvaient de voitures de collection, de tours du monde, de promotions, de salaires plus exorbitants que les leurs. Ils critiquaient ou admiraient les grands patrons à tour de rôle, jalousaient leurs collègues, méprisaient les incompétents. Ils se disaient solidaires des foyers démunis, soutenaient l'écologie, buvaient même dans des tasses "carburant à idées" quatre ou cinq cafés serrés par jour. Ils demandaient comment s'était passé le week-end, ce qu'ils avaient prévu de faire pour le prochain, où ils allaient partir en vacances, et oh je connais un super hôtel à Sofia, le bar lounge était terrible, je t'envoie le lien par mail en remontant. Ils racontaient des anecdotes de bureau, qui s'était assoupi en réunion, pourquoi un tel s'était retrouvé au placard, comment on avait retrouvé un autre complètement saoul au dernier séminaire. Le sujet le plus croustillant restait celui des coucheries.

La cravate bien rangée dans leur veste pour éviter les taches, un hochement de tête appuyé au collègue des ressources humaines en déposant leur plateau sur une table, les grouillots dominaient la place au royaume de la cantine. Entre deux bouchées de suprême de pintade aux pruneaux s'apparentant davantage à un blanc de poulet translucide accompagné d'un fruit ratatiné sous une montagne de sauce gélifiée, ils envoyaient à la face des gens un échantillon de leurs vies parfaites où même lorsqu'ils ne faisaient rien (parce que merde, parfois ça fait du bien de ne rien faire), c'était mieux que les autres.
Comme derrière un écran de cinéma qu'elle aurait traversé malgré elle, elle observait la scène comme un chiot invité à un repas de chacals. Elle faisait partie de la même espèce, mangeait les mêmes crèmes dessert insipides, et pourtant, elle se sentait étrangère. Elle n'osait à peine intervenir dans la conversation, mais qu'aurait-elle pu dire ?

Se rendaient-ils compte à quel point leurs réussites étaient factices ? Eux qui parlaient de leur "entourage social" pour désigner leurs amis et leur famille se sentaient-ils aussi vides qu'elle quelquefois ? Leur arrivaient-ils de prendre du recul et de douter du bien-fondé de ce qu'ils faisaient ici ?

Celui qui se trouvait en face d'elle riait maintenant à gorge déployée sans tenir compte du morceau de haricot vert qui tapissait l'une de ses dents. Elle reposa le reste de sa pomme dans son assiette, dégoûtée, et secoua la tête. Comment persuader les autres qu'elle avait sa place dans leur monde, quand elle n'arrivait pas à s'en convaincre elle-même ?

Soudain, les têtes se tournèrent d'un même élan. Le directeur du département arrivait lentement, le plateau débordant de victuailles autant que le personnage d'arrogance. Il s'arrêta, secoua sa crinière de cheveux clairsemés en cherchant du regard une table à laquelle il pourrait se joindre, jaugeant l'ensemble de ses sujets. Certains baissèrent les yeux en signe de soumission, tandis que d'autres, la bave aux lèvres, retenaient leur respiration en espérant qu'il choisisse une place à côté d'eux. Une occasion en or de placer insidieusement qu'ils avaient fait un saut en parachute dernièrement pour l'impressionner, ou encore de rire à ses blagues afin de montrer que leurs sens de l'humour s'accordaient parfaitement avec le sien.
Telle une star gravissant le tapis rouge, il reprit sa marche tranquille en ignorant les soupirs et les regards déçus sur son passage.


Brusquement, on entendit un « Chef, oui chef ! ». Le directeur se retourna, se préparant déjà à répondre à l'interpellation, quand il se rendit compte qu'il ne s'agissait que d'un simple cuisinier réclamant un approvisionnement d'endives au jambon. Déçu, il devait se demander ce qu'il faisait là. Il avait voulu se mélanger au petit peuple, pensait s'amuser en découvrant le quotidien de ces gens-là, mais il ne trouvait qu'un repas insipide et une population fade. Ou bien l'inverse.

Sans attendre le verdict final, elle se leva et se dirigea vers la sortie sans même ramasser son plateau. Les portes automatiques s'ouvrirent devant elle, et pas une fois elle ne regarda en arrière.

Le monde extérieur l'attendait.
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