Chaud-froid sur lit de neige

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J'ai attendu des années avant d'ouvrir cette boîte de Pandore d'où ne cessent de s'échapper mes histoires qui ne sont que la transfiguration de petits souvenirs épars. Que me restera-t-il après  [+]

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L’hélicoptère mit du temps à trouver un replat pour se poser après s’être approché de l’endroit où devait se trouver le corps de la disparue. De plus, le temps devenait de plus en plus exécrable et rendait les manœuvres difficiles. Emile, l’ancien guide avait rejoint les sauveteurs pour apporter son aide. Il ne pouvait s’empêcher d’admirer la beauté des flancs blancs de cette montagne sur laquelle l’hélicoptère projetait la lumière de ses phares. Une fois le véhicule stabilisé, la présence d’Emile s’avéra utile. Il sut guider les brancardiers vers le corps inerte qui commençait à disparaitre sous la neige. Il semblait, mieux que quiconque, trouver le passage le plus aisé pour atteindre le lieu de l’accident. Sous une cape de neige, ils découvrirent le corps d’une femme nue étalé sur un rocher. C’était un tableau à la fois sublime et macabre, la petite étoile de sang au niveau du crâne réhaussant la pâleur du corps.
Pendant que les sauveteurs tentaient une vaine réanimation sur le corps en hypothermie, Antonin attendait fiévreusement des nouvelles dans le refuge où il venait de passer la soirée avec la belle Clara qu’il avait récemment rencontrée et qu’il avait voulu impressionner avec un réveillon inoubliable. Il serait désormais le seul à ne jamais oublier cette nuit du 1er janvier où un terrible accident devait le séparer à jamais de celle qui aurait pu lui donner tant de bonheur.
Une semaine avant, Antonin s’était rendu au syndicat d’initiative pour demander un guide. Son idée était de partir trois jours en raquettes dans un endroit qu’il avait découvert l’été et qu’il rêvait de voir en hiver. On lui expliqua qu’il n’y avait pas de guides qui faisaient cette sortie en cette saison, peut-être en ski de randonnée mais pas en raquettes. Il pouvait toujours aller au bar des Charmottes, il y trouverait peut-être des guides qui accepteraient exceptionnellement de l’accompagner. On y croisait souvent, un ancien guide, Emile, que tout le monde appelait Lili. Il était parfois volontaire pour reprendre un peu de service à condition qu’il soit bien luné. Il fallait savoir s’y prendre avec lui. Il était un peu bourru. C’était un bon montagnard mais en tant que moniteur de ski, sa réputation avait été quelque peu ternie car il avait une prédilection pour les groupes d’adolescentes et on lui reprochait d’avoir les mains baladeuses. Mais qu’est-ce qu’il pouvait faire de mal avec ces filles toutes emmitouflées ? Antonin rencontra le vieux guide qui finit par se laisser persuader. Trois jours de raquettes dans la Vallée Etroite avec un passage au I Re Magi. Pourquoi pas.
Au début, Emile ne regretta pas son engagement dans cette mission inattendue. Il fut subjugué par la beauté de Clara. Quel veinard cet Antonin ! Même si Clara n’était pas vraiment une montagnarde : iI fallait s’arrêter souvent pour se reposer, elle peinait à chaque montée. On ne cessait de se refroidir, on avait les jambes coupées. Antonin, quant à lui, commençait à se demander s’il n’avait pas surestimé les capacités physiques de Clara. Sa saine beauté donnait une impression de force et de vitalité mais elle faisait illusion. Le froid, la brume, le blizzard auraient-ils raison d’elle, pourraient-ils atteindre la flamme qui semblait animer ce corps apparemment si plein d’ardeur ? C’est avec angoisse et difficulté que le trio parvint à atteindre le refuge avant la tombée de la nuit.
Antonin oublia ses réserves quand ils s’installèrent au I Re Magi pour le réveillon. D’autres petits groupes de randonneurs étaient déjà arrivés et s’apprêtaient à passer le dernier soir de l’année dans une ambiance chaleureuse et animée. Quand Clara eut retrouvé ses forces, son charme naturel opéra. Bientôt il n’y eut d’yeux que pour elle dans le chalet. Un bon repas bien chaud, de la Grappa et l’ambiance était assurée surtout quand Clara laissa tomber son anorak, son pull, ses sous pulls pour ne garder qu’un juste au corps noir décolleté qui mettait en valeur sa poitrine ronde et pulpeuse. Pulpeuse, sa bouche l’était aussi quand elle éclatait de rire et que ses lèvres s’écartaient pour découvrir ses dents d’un blanc éclatant. La flamme des bougies rendait ses yeux étincelants de vie. Seul Emile restait en retrait. Il regrettait le froid, la neige et surtout la solitude. Plus l’ambiance se réchauffait, plus son cœur se glaçait. Antonin ne fut pas sans remarquer le visage renfrogné du vieil homme, son regard sombre, haineux, et même lubrique.
̶ Ne vous inquiétez pas pour Lili, dit le gardien du refuge, c’est un sauvage, un vieux loup solitaire. Il préfère réveillonner seul dans un bivouac !
Lassé des bruits festifs, Emile alla se coucher le premier. Les autres suivirent peu après, désireux de profiter de leur journée de plein air le lendemain. Emile ne dormait pas. Il pensait au chemin qu’il lui restait à parcourir, quand il vit une ombre bouger dans la chambrée. Il la suivit. C’était Clara. Il l’entendit sortir. Qu’allait-elle faire dehors par cette nuit glaciale ? Il faillit glisser sur le pourtour du chalet qui était verglacé et la maudit encore un peu plus. Un croissant de lune se découpait dans la nuit froide. Il vit Clara s’arrêter pour contempler la vue puis s’avancer dangereusement sur un promontoire rocheux. La vision ne dura que quelques secondes. Emile ne perçut qu’un petit cri de moineau, un bruit sourd puis le « ploc » d’un manteau de neige qui se détache. Il s’approcha et vit la masse sombre, inerte, en contrebas.
Il descendit comme un cabri au milieu des éboulis. La jeune femme ne bougeait plus, quand il s’approcha il réalisa qu’un très faible souffle sortait de sa bouche. Le cœur battait à peine. Il resta fasciné par cette vie qui s’échappait tout doucement. La peau était encore souple et légèrement tiède. Avec le froid qu’il faisait, elle ne tarderait pas à se refroidir, bleuir et se raidir. Il arracha tous les vêtements, dénuda complètement le corps. Mon Dieu qu’elle était belle ! De ses grosses mains gercées, boursouflées, crevassées, qui avaient connu tant de gelures et d’aspérités, il caressa chaque parcelle de cette femme offerte dans son écrin de neige. Il s’emplit les yeux, les sens, il brûlait dedans alors que le froid s’intensifiait et qu’il s’était mis à neiger. Il resta longtemps dans sa contemplation... Quand il s’écarta de sa proie, plus un souffle ne venait d’elle. Des flocons de neige restaient accrochés dans ses cils, dans ses cheveux, dans les poils de son pubis : La Reine des Neiges, pensa-t-il.
Quand Antonin se réveilla le matin de la nouvelle année, il fut étonné de trouver Emile encore endormi tandis que le chalet s’était vidé de presque tous ses occupants. Il ne vit pas Clara. Il fit le tour du chalet, personne ne l’avait croisée. Il regarda dehors, une bourrasque d’air glacé lui coupa le souffle. Il ne vit rien aux alentours. Il secoua le vieux guide.
̶ Emile, Emile ! Clara a disparu !
Emile et Antonin firent tout le tour du refuge. Rien. Aucune trace de Clara. Elle avait dû sortir pendant la nuit et il lui était arrivé malheur. Emile appela les secours.
Après le diagnostic sans espoir des sauveteurs, Antonin sombra dans l’année nouvelle comme un somnambule dans un cauchemar. Emile se retrouva seul dans sa cuisine en train de regarder la neige tomber. Le cuissot de chevreuil qu’il avait mis au frais avant de partir pour la Vallée Etroite ne lui disait plus rien. Il prit son couteau et, pour la seule fois de sa vie, partit à l’assaut de la montagne sans consulter la météo. Il marcha, escalada, glissa. « Toi tu es dure, froide et fidèle, je veux finir dans tes bras », murmurait-il en atteignant les hauteurs dans des conditions de plus en plus hostiles.
Tels de tristes rois mages, trois skieurs s’arrêtèrent au refuge du même nom le jour de l’Épiphanie apportant leur triste nouvelle en guise de cadeau : sur le versant nord du Thabor, ils avaient découvert le corps glacé du vieux guide, un couteau enfoncé dans le ventre.
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Juliette Makubowski · il y a
Glaçant 🥶
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Fleur A. · il y a
Toutes mes voix !
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Zou zou · il y a
Tristement glacial...
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Regine Debreuque · il y a
Triste mais récit très bien écrit
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Pénélope · il y a
Merci de m'avoir suivie dans la montagne enneigée malgré ses périls.
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Arthur Rogala · il y a
J'ai bien aimé ce texte triste qui fait froid dans le dos. L'écriture est bonne et les descriptions réussies.
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A. Sgann · il y a
Dramatiquement triste !
J'aime !

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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire sombre et pleine de tristesse ! Mon soutien !
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coquelicot Coquelicot · il y a
il ne fait pas toujours beau être belle...
Je suis aussi là, si ça vous dit.

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Paul Thery · il y a
Une bien triste histoire. Il faut donc se méfier des vieux guides. Et aussi des jeunes.
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Sylvie Detain · il y a
Bonne chance !