3
min

Châtelet toujours

Image de Mina Ben

Mina Ben

44 lectures

42

Enfant, il y avait un train qui faisait une halte dans notre bourgade. On l’appelait Aouita, du nom du célèbre athlète. De ma fenêtre, je l’attendais tous les soirs. Long sifflement dans la nuit. Je pouvais alors entrouvrir les persiennes pour l’observer. Avec leurs lanternes à la main, je pouvais deviner les saltimbanques et les marchands de casse-croûtes attendant le long des rails. Rafraîchir, distraire les voyageurs, c’était leur gagne-pain. Le fil lumineux s’arrêtait dans le noir. De loin, les compartiments éclairés évoquaient ces successions d’images capturées sur la bobine argentique d’un appareil photo. Prendre le train, le visiter de l’intérieur, j’en rêvais. De là où je viens les filles avaient des obligations et pas le droit à grand-chose. L’année du certificat d’études primaires, j’avais Samir le fils du luthier comme voisin de table. En échange d’une rédaction (il fallait décrire la ville de ses rêves), le fils du luthier avait accepté que je l’accompagne un soir. La seule fugue à travers les toits de mon enfance. Une odeur de thé à la menthe et de beurre rance flottait dans les voitures. Instrument à la main – un banjo ou un luth, je ne sais plus – Samir chantait d’une voix nouvellement masculine :

Où est l’amour ?
Au prochain arrêt il m’attend sur le quai
Babouches dorées je le reconnaitrai
Où est le bonheur ?
Au prochain arrêt il m’attend sur le quai
Chéchia blanche je le reconnaîtrai

Coup de sifflets d’un homme en habit officiel nous invitant à descendre du train. Séparation au pied de l’escalier de fer rampant, et je n’ai plus revu mon voisin. On disait que Samir était mort en traversant la mer. La plupart des garçons ne fréquentaient l’école que pour occuper le temps avant de partir. Tenter leur chance loin de l’étendue de caillasse où ils ne voyaient pas d’avenir. S’éloigner ou mourir.

Quinze ans plus tard. Hiver. J’aime ce rideau noir qui enveloppe les rues de Paris à l’heure où je quitte mon travail.
Quelque chose de prémonitoire dans les rails qui longeaient la bourgade de mon enfance. Une invitation au départ. J’ai quitté mon pays. Et au regard de mes résultats scolaires, je n’ai pas eu de peine à obtenir le visa de nacre nécessaire à l’installation légale. Je vis maintenant dans la ville qui longtemps a peuplé mes rêves. Je n’ai pas à me plaindre. Le musée de l’innocence, tel est le titre du livre que j’ai emporté aujourd’hui. Fait du hasard. Je ne choisis pas. Les yeux fermés, je glisse la main dans un bac et je tire un livre. Ne m’intéressent que les livres de poche. Depuis l’incident avec l’homme à l’anorak jaune, j’évite les gros volumes.
Direction Robinson. Assis en face de moi dans le RER, l’homme à l’anorak jaune me trouble. Teint basané. Regard charbon et cils recourbés. Quand mes yeux se lèvent pour détailler son visage, ses lèvres s’entrouvrent comme pour prononcer des mots. L’homme se ravise. Son regard se baisse. Mon regard se baisse. Un battement d’ailes dans mon ventre. Dompter mon trouble. Je fouille dans le sac en plastique qui ne tarde pas à se rompre. Lourd contenu. Un volume relié qui traite de l’horlogerie en France et qui tombe sur les pieds de l’homme. Une légère grimace. Je me confonds en excuses. L’homme esquisse un sourire puis disparaît. Gentilly. Jusqu’à Fontenay-aux-Roses, je flotte dans le RER.
L’homme à l’anorak jaune, il m’arrive de le croiser certains soirs. Uniquement quand je travaille d’après-midi. Parfois, comme moi, il monte à Châtelet. Il arrive aussi qu’il soit déjà assis dans le RER. Anorak jaune de dos et je change de voiture. Anorak jaune de face et j’évite le regard de l’homme. Deux stations avant moi, il disparaît. A Gentilly toujours.
Fontenay-aux-Roses, c’est là que je descends. Mon logement n’est pas loin de la gare. J’ai d’ailleurs choisi en fonction de ce critère. Il faut des rails pour conduire mes rêves. Une mansarde aménagée dans les combles d’un vieil immeuble de quatre étages. Le parquet craque quand je marche. La nuit, j’entends un bébé qui pleure. Le loyer est cher, mais perchée sur un tabouret, je peux contempler le quai de la gare. De là, il m’arrive de penser à la bourgade de mon enfance et soudain me surprendre à fredonner la chanson du fils du luthier.
Châtelet. De mon lieu de travail, dix minutes suffisent pour arriver ici. Et en trente-cinq minutes de RER j’arrive à ma destination. Je profite du voyage pour lire. C’est non loin de la Fontaine des innocents que je travaille. Une librairie qui propose de beaux livres à prix réduits, des guides de voyage, et des livres de seconde main qui concernent à peu près tout. Châtelet ; je ne sais plus qui a dit que cette gare n’appartenait pas à la France. Erreur. Cette gare est le visage flamboyant de la France. Un échantillon du cœur battant du monde. De tous les coins du globe des artistes se produisent ici. Même un Fakir cracheur de feu que j’ai vu une fois.
Malaise voyageur. Traffic momentanément interrompu. Accompagné d’un jeune luthiste, sosie parfait d’Omar Sharif, un chanteur en gandoura interprète un morceau d’Oum Kalthoum. Les grands artistes trouvent leur public sur toutes les terres. Je rejoins la dizaine de spectateurs attroupés devant les deux hommes. L’homme à l’anorak jaune est là aussi. De nouveau un battement d’ailes dans mon ventre. Quand le chanteur s’arrête pour boire, l’homme à l’anorak jaune s’avance. Quelques mots à l’oreille du luthiste et l’homme à l’anorak jaune se saisit de l’instrument. Je m’apprête à me diriger vers le quai lorsque j’entends chanter :
Où est l’amour ?
Je me surprends à répondre :
Au prochain arrêt il m’attend sur le quai
Chant parvenu d’une bourgade lointaine que longent les rails. J’ai la mémoire des voix mais pas celle des visages. J’ai retrouvé le fils du luthier. Samir. Certains soirs nous nous donnons rendez-vous sur le quai. Châtelet toujours. RER B. Gentilly, nous descendons tous les deux.

PRIX

Image de Les 40 ans du RER

Thèmes

Image de Très très courts
42

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Une magnifique histoire bien racontée avec des clins d'oeil à Aouita, Omar Sharif, et la grande Oum khaltoum. Merci pour le partage !
Une invitation à lire ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1
Merci d'avance.

·
Image de Jose
Jose · il y a
Jolie histoire bien écrite. Voté
·
Image de Bernard Boutin
Bernard Boutin · il y a
Les belles retrouvailles !
·
Image de Isdanitov
Isdanitov · il y a
Un très beau texte que j'ai lu avec énormément de plaisir! Merci. Toutes mes voix.
·
Image de Yasmina Sénane
Yasmina Sénane · il y a
Histoire très agréable à lire !
Apprécierez-vous une rencontre sous "Un coin de parapluie" ?

·
Image de Mina Ben
Mina Ben · il y a
J'accepte avec plaisir Yasmina !
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Beau texte bien construit et fort agréable à lire ! Bravo ! Mes votes ! Mon œuvre, “De l’autre côté de notre monde”, est en Finale pour la Matinale en cavale 2017. Une invitation à le lire et le soutenir si le cœur vous en dit ! Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

·
Image de Mina Ben
Mina Ben · il y a
Je vous remercie de tout cœur ! Je vous lis avec plaisir également !
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Merci beaucoup, Mina Ben !
·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
L'amour et ces rencontres dans le trains, et tous ces souvenirs, c'est juste délicieux. Bravo. Mes voix. Je suis en finale avec L'invitation et Reflet, mais peut-être aimerez-vous Tropique dans un autre genre , 7h24 ou toute autre chose.
·
Image de Mina Ben
Mina Ben · il y a
Merci pour ce commentaire encourageant et pour le vote !
·
Image de J.M. Raynaud
J.M. Raynaud · il y a
des rails pour conduire les rêves, excellemment dit !
·
Image de Mina Ben
Mina Ben · il y a
Merci !
·
Image de Partner
Partner · il y a
Voilà cela m'a fait penser à Robinson et Crusoé. Ne me demandez pas pourquoi, peut-être une impression de solitude et de voyage. Le RER peut-il être une île déserte ?
·
Image de Mina Ben
Mina Ben · il y a
Oui, une île déserte loin de l'agitation du monde...
·
Image de Arlo
Arlo · il y a
Excellent récit fort bien construit. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
·
Image de Mina Ben
Mina Ben · il y a
Merci beaucoup Arlo ! Votre commentaire m'encourage et me touche. Bonne chance à vous aussi.
·