Châteaux en Toscane

il y a
3 min
212
lectures
112
Qualifié
Image de Automne 2017
Elle est si belle la Provence sous le soleil de septembre. J'aime ces douces collines aux accents du midi, ces garrigues aux effluves de thym et de romarin, ces bosquets de chênes verts et d'oliviers qui frémissent sous un mistral coquin. J'aime cette profusion de lumière qui sublime les couleurs et inonde un paysage bucolique comme émergé de la toile d'un maître impressionniste !

Au volant de mon bolide, j'ai déjà laissé sur ma gauche la splendide montagne Sainte-Victoire et je fonce vers la Côte d'Azur. Encore une heure et j'aurai passé la frontière ! Je me sens étonnamment bien. Je ralentis imperceptiblement la vitesse, ce n'est pas le moment de se faire flasher. Le ruban d'asphalte se déroule à perte de vue et semble plonger, à l'horizon, dans le flanc des porphyres rouges de l'Estérel. Je crois que je vais faire une petite halte dans ce coin magique où se marient mer, ciel et roche dans une chaude symphonie de couleurs et de senteurs.

Le vibreur de mon portable vient de me rappeler à la réalité. Dans un réflexe professionnel, j'ai bêtement failli répondre. Et si c'était Marco ? Croit-il que je vais renier ma parole ? C'est décidé, je vais le rappeler dès que j'aurai franchi la frontière.

« Marco, je t'ai connu sur les bancs de la fac, il y a bientôt trente ans. Tu te souviens, toi le petit Rital, qui parlais tout juste le français ? Je me moquais un peu de ton accent mais j'admirais cette force que tu avais en toi, ce sourire constamment accroché à tes lèvres et cet optimisme que tu manifestais en toute circonstance. La vie pour toi, c'était une aventure en grand, une quête perpétuelle de nouvelles expériences, un coup de pied donné en permanence à la fourmilière des habitudes. Moi qui étais assailli de doutes sur le sens de la vie, j'aimais ta présence et cette façon si particulière que tu avais de me rassurer et de faire émerger des voies nouvelles dans le brouillard de mes incertitudes. Quand je t'ai appelé, il y a quelques mois, le cœur exsangue, tu n'as pas hésité. De ta voix posée et chaude, tu as prononcé les mots que j'avais envie d'entendre "Mon petit Français, il mio amico, viens chez moi, viens à Livourne, viens te reconstruire, viens reprendre confiance dans ce beau pays que tu ne connais pas..." »
Voilà, c'est fait. J'ai appelé Marco sitôt la frontière franchie. J'avais besoin de me rassurer, de me persuader que je ne rêvais pas. Maintenant, je suis vraiment déterminé, je sais que je suis en chemin vers une vie nouvelle. Encore quelques heures de route et nous allons nous retrouver, un peu incrédules, après toutes ces années.

« Denis et Philippe, vous n'étiez pas seulement mes salariés, vous étiez aussi, vous étiez surtout, mes compagnons de route, mes potes quoi. C'est aussi pour vous que je me suis battu pour que vive et prospère mon entreprise de menuiserie. Je crois que vous vous doutiez de quelque chose, vous aviez remarqué que le travail s'était raréfié mais moi, je vous disais que je rencontrais des clients et que des contrats étaient en passe d'être signés. Je ne vous oublierai pas, je n'oublierai jamais ces moments intenses où les commandes affluaient, où nous travaillions sans compter notre temps, où les clients satisfaits nous amenaient d'autres clients... »

D'un mouvement du pied, je vérifie que la pochette est toujours là, coincée sous le siège avant. Dix mille euros en espèces, soigneusement mis de côté au fil des mois, ça devrait me permettre de subsister quelque temps. Et puis Marco me l'a assuré, la Toscane est en plein boum et regorge, pour peu que je me mette sérieusement à l'italien, de projets très prometteurs pour un petit Français comme moi.

« Laure, tu te souviens comme nous nous sommes aimés ? Tu te rappelles ces moments de complicité qui émaillaient chacune de nos journées ? Ces instants de bonheur partagés avec nos enfants ? Elle était belle la vie d'alors et puis, insensiblement, nos doigts se sont dénoués, nos projets se sont évaporés. J'ai travaillé d'arrache-pied pour préserver mon entreprise. Étais-tu consciente de mes difficultés, des marchés qui s'effondraient, des travaux restés impayés par des clients véreux, des astuces que je déployais pour maintenir ma trésorerie à flot ? Tu étais toi-même tellement accaparée par tes activités professionnelles, tes engagements dans la vie associative. Je ne t'en veux pas, tu sais. J'espère que tu comprendras ma décision... que tu me pardonneras... Quant à vous, mes chers enfants, je connais votre force, je sais que vous avez les armes pour affronter les difficultés de la vie. Je suis convaincu que vous réussirez. »

Une petite crique posée sur la Méditerranée, un promontoire quelque part sur la cote ligure. Je gare ma voiture. Le portable vibre et vibre. Je l'empoigne, je prends deux pas d'élan et, comme un défi renvoyé à mon passé, je le lance loin, très loin, au pied des falaises ocre là où les eaux tumultueuses blanchies d'écume vont le fracasser et l'engloutir à tout jamais.

112

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !