Charlie Spencer

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Image de Hiver 2021
Le modèle de l’homme heureux a toujours été pour moi Charlie Spencer. Je veux dire qu’en le voyant, on ne pouvait pas en douter. L’existence lui allait bien, il pétillait de partout. Il n’était même pas ce genre de personnes qu’on déteste parce qu’elles ont trop bien réussi. Il donnait du plaisir autant qu’il en prenait visiblement à être au monde. Il disait bonjour comme on remercierait quelqu’un de nous avoir sauvé la vie. Avec la sincérité des hommes trop reconnaissants de n’avoir jamais été confrontés à l’angoisse et à l’abattement. Charlie Spencer ne voulait rien d’autre que ce qu’il avait déjà ; tout coïncidait avec ce qu’il désirait. Dans la tranquille assurance que la partie était achevée, il laissait filer les années sans autre préoccupation que celle d’en jouir.

Pourtant, j’étais convaincu qu’à la place de Charlie Spencer on devait être hanté par l’idée de la mort. Aimer à ce point sa vie, c’était forcément redouter de la perdre. De ce côté-là, je pouvais me réjouir d’un avantage, celui d’être indifférent. Certains diraient que je suis triste. Peut-être. La vie ne m’accable pas, mais elle ne m’apporte aucune joie. La mort ne serait pas une délivrance, mais l’aboutissement de quelque chose à laquelle je ne trouve pas de sens de toute façon. Un jour, un professeur, m’a dit : « Vous savez Jean, même dans une brindille, il y a une part d’éternité ». Charlie Spencer aurait certainement compris la profondeur de cette phrase. Moi, elle ne m’a rien suggéré. Mais à chaque fois que je vais voir mon grand-père dans sa ferme, je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase quand je passe devant un ballot de paille. C’est sûrement pour ça que les gens parlent trop : ils espèrent qu’il y aura bien à tout prendre un mot ou deux qui les associeront malgré eux à des ballots de paille ou à l’herbe sauvage qui pousse sur le bord des trottoirs.

J’ai perdu de vue Charlie Spencer après le lycée, comme tous les autres. Des années plus tard, alors que je relevais mon courrier, j’ai remarqué son nom sur une plaque de boîte aux lettres voisine de la mienne, à la place de celui de Marquès :

Charlie et Carine Spencer
Martin & Léa

Je me demandais si j’arriverais à le reconnaître parmi les visages anonymes de la montée. Il se passa plusieurs mois avant que nous nous croisâmes. En fait, il n’avait pas changé, ses traits avaient gardé leur très belle régularité et son bonjour était toujours le même. Nous avons donc eu l’occasion de discuter un peu, parfois. Mais je n’ai pas eu l’occasion de le fréquenter beaucoup plus qu’au lycée, car Charlie Spencer est mort très vite d’une saloperie. Il n’était installé là que depuis un an avant qu’elle ne soit diagnostiquée.

Tout le quartier était invité à son enterrement. Moi j’avais prévu de passer quelques jours de vacances chez mon grand-père. Mon grand-père, c’était un taiseux et un dur. Il était déjà en âge de prendre sa retraite, mais il continuait à suivre ses commis dans les champs ou auprès des bêtes. De tout cela aussi, j’étais indifférent. Pourtant, à la date de l’enterrement de Charlie Spencer, j’ai rompu le rituel du dîner devant la télévision pour lui demander :
— Si tu pouvais choisir, tu voudrais mourir comment ?

Sans lever les yeux de l’écran, pas du tout surpris par ma question, il m’a répondu :
— Je suis né sans effort, j’veux mourir sans effort. Qu’un matin, je me réveille pas. Et puis c’est tout.

J’ai d’abord souri. Et j’ai repensé à Charlie Spencer : qu’est-ce qu’il aurait répondu, lui, si je lui avais posé la question ? La dernière fois que je l’avais vu, la maladie l’avait déjà déformé. Mais pas son bonjour. Charlie Spencer a peut-être toujours eu peur de la mort, mais jamais de la vie.

Si mon grand-père était le genre d’homme à se soucier de ce genre de détails, il aurait vu à ce moment-là sur mon visage tomber tout d’un coup un voile sombre. Il est mort quelques mois plus tard d’une crise cardiaque, dans la cour de la ferme, alors qu’il revenait des champs. J’espérais qu’une seule chose : qu’il n’ait pas eu le temps, ne serait-ce qu’une seconde, d’avoir eu des regrets.
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