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Charles et Jean

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Charles, tu n’as pas lu mes lettres, celles que je t’ai écrites dans le RER B. Que j’ai éparpillé au gré de mes voyages, sur cette ligne que tu connais, que tu fréquentes, et où j’espère te retrouver dans les vapeurs de l’aube. Il y a 10 minutes entre nos deux arrêts. 10 minutes durant lesquelles je ne respire pas. Le train siffle, il fend l’air frais, tel un conquérant que je ne suis pas. Moi je suffoque, avec le cœur qui bât.

Le jour se lève et les lumières s’éteignent à l’intérieur du wagon, tandis que suivant le flot de la foule pressée, chahuté par la houle qui avale tes pensées, sans entrain, tu ondoies dans la gare où s’égarent les pas des voyageurs. Seras-tu au rendez-vous que nous n’avons pas pris ensemble ? Cette rencontre tant espérée.

Charles, tu n’as pas lu mes lettres, mais je vais en poster une, quand j’aurai le courage. Une lettre dans laquelle je dirai tout, la vérité surtout. Rien ne t’engage à y répondre mais j’aimerais tant ! Le silence me tue, les tiens d’abord, lorsque tu te glisses dans la rame, chaque matin, à ma portée. Ton corps si près. Le mien si prêt. Et rien qui ne me dise si tu as remarqué ma présence, si tu sais que je suis là. Je connais tes habitudes par cœur. Un rituel dont tu ne dévies pas. Tu déambules sur le quai, toujours au même endroit.

Le train accélère dans une ligne droite, il sera là à 7h48. L’heure à laquelle tu montes.
Tu n’as pas lu mes lettres, Charles. Je les ai pourtant écrites devant toi ! Lorsque tu t’assois en face de moi, le front collé à la fenêtre perdu je ne sais où. Ne devines-tu pas mon émoi, d’écrire des mots fous tandis que tu te tiens là. Je m’arrange toujours pour que cette banquette soit vide lorsque tu rentres dans la rame. Je me place en marche avant, droit vers mes objectifs, et je te laisse regarder filer tes pensées dans les affres de ton passé. J’attends que tu guérisses.
Avant, il y avait un jeune homme qui t’accompagnait, mais depuis un an, tous les matins tu es seul. Enfin, seul. Je suis là, je te regarde par-dessus mon cahier, disant avec les yeux les mots que je t’écris. Des cris à l’écrit et des flammes dans le cœur, je rougis à l’idée de me consumer pour toi.

Le RER qui nous relie l’un à l’autre, dans vingt minutes nous transportera de l’autre côté de Paris. Ces vingt minutes-là, je les espère chaque matin. Lorsque le train se glisse entre les quais, que les portes coulissent, que tu montes et que tu prends ta place. Toujours la même. Celle que je te garde, je pense que certains voyageurs ont compris mon manège. Je me jette sur mon siège, déposant mon sac sur le tien. J’en extraie mes instruments de libération de l’âme : un crayon et mon cahier. Lorsque tu apparais la place est vide, mes affaires sont étalées sur mes genoux comme il se doit. Et personne n’a osé s’installer. Je n’aurais pas laissé faire.

Le train entre en gare. Je te vois dans la foule, t’installeras-tu au bon endroit ? D’autres places sont libres, de part et d’autres, ce matin tu as l’embarras du choix, dérogeras-tu à tes habitudes ? Mon attitude te conduira-elle jusqu’à moi ?

Que l’émotion t’assaille lorsque tu me verras ! Dans le flux continuel qui se hâte.
Je pirate ton regard que le vague a volé.
Tu ne t’assois pas là, sur cette place que je regarde désormais, mais à côté de moi. Je n’ose lever la tête. Je sens tes yeux posés sur moi.
- Excusez-moi...
Tu m’adresses la parole pour la première fois. Ma respiration se coupe, était-ce bien ta voix ? Le sang afflue à mes joues, ressens-tu donc mon trouble ?
- Je vous vois écrire tous les matins... reprends-tu. Depuis bien longtemps déjà...
Je frémis : Le bonheur à portée de moi.
Et je lui dis comme ça :
- Ce sont des lettres, un jour tu les liras.

Tu souris. Le lien se créé. Du bleu dans le vitrail quotidien, pour moi qui prends ce train tous les matins, alors que ce n’est pas le mien.

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Un joli TTC bien dans le thème et avec une belle chute ! Bravo, Muriel ! Je clique sur J'aime.
Je vous invite à une petite balade dans les dunes si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes C'est un poème en finale automne. Bonne journée à vous.

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Elena Hristova · il y a
j'aime bien l'oralité de votre texte, en tant que lecteurs on se sent vraiment impliqués dans l'action
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Volsi · il y a
Parfois, il faut provoquer un peu sa chance :)
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Arlo · il y a
Excellent récit fort bien construit. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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