Charabia habitus

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Poète. Punchliner. Pensées, textes courts, aphorismes, poèmes ... J'aime le court qui en dit long ... Je publie des recueils en autoédition, quatre à ce jour, dont deux en cours d'écriture  [+]

Image de Printemps 2013
Cela faisait des lustres qu'il avait sédentarisé le langage dans sa bouche. Il marmonnait tout le temps dans la barbe qu'il n'avait pas. Il murmurait et parlait entre ses dents. Il ne souriait jamais. Quant à rire, il n'avait jamais honoré ses mâchoires de la moindre ouverture ! À séquestrer sans arrêt la parole dans la niche de sa bouche, il avait quasiment perdu la voix : zygomatiques rouillés, palais dessoudé, langue ferreuse, cordes vocales oxydées. Ses lèvres, toutes séchées, ressemblaient aux rebords escarpés et abrupts d'un ravin. Aucun mot n'avait sauté en chute libre... depuis le drame. Une seule phrase tombait à pic, en guise de rappel à son propre malheur : « C'est ma faute ! »

Une espèce de couche de suie mélangée à du tartre s'était déposée sur toute sa dentition charbonneuse, moisie par un manque cruel de lumière et d'aération. Lorsqu'il crachait le peu de salive en réserve, tic de contrariété perpétuel, un filet noir et visqueux dégoulinait sur son menton fourchu. Sa femme, toute dévouée, était perplexe. Elle ne savait que faire. Appeler un ferrailleur habile, un ramoneur de renom ou un dentiste vénérable ? Réflexion faite, elle avait opté pour le ferrailleur, qui en deux trois coups de pied de biche, lui avait replacé les maxillaires. La parole retrouvée, il pleurait toujours sur son sort quant il ne sortait pas pour pleurer. Il se plaignait à sa femme :

- J'ai le moral dans les talons !
- Change de chaussure mon chéri.
- Tu ne sais pas à quel point je m'en veux... la colère me brûle les lèvres !
- Tiens, bois un verre d'eau !
- La solitude me pèse !
- Fais un régime !

Rien à faire. Elle avait toujours l'art de dédramatiser. C'est qu'elle savait, après trente ans de vie commune, qu'il ne fallait surtout pas caresser ses souffrances dans le sens du poil... car en définitive, cela ne l'aidait pas à sortir de sa tanière. Alors, ne trouvant pas compassion dans son foyer, il quittait l'antre de ses douleurs pour retrouver un autre gîte, le bar du village, rejoindre ce que son épouse appelait les buveurs de désespoir, une bande de râleurs invétérés qui diluaient aigreurs, regrets et amertumes dans des alcools divers et variés, de la bibine faite sur mesure qui avait la qualité de ressusciter les langues mortes. Ils passaient des soirées ainsi, unis dans la meurtrissure de l'échec et du fiasco, celui de n'avoir pu réaliser un rêve pour les uns, celui de n'avoir jamais su se pardonner des fautes inavouables pour les autres.

Lorsqu'il rentrait, désespérément ivre, criant à tue-tête que la vie était dégueulasse, sa femme le recueillait comme on ramasse avec précaution un objet de valeur tombé dans le lavabo, sur le point de chuter définitivement dans le siphon. Le lendemain matin, ne se rappelant plus de rien, il retombait dans un état dépressif. Il se remettait à râler de l'intérieur, à bredouiller des accusations confuses contre Dieu sait qui, à baragouiner une syntaxe intempestive dont l'obscurité abyssale aurait fait tressaillir le plus chevronné des spéléologues. Sa bouche se grippait de nouveau et son verbe s'enrayait.
Sa femme, assidûment attentive, lui déclarait alors :

- Chéri, je sais que tu maîtrises le charabia à la perfection, ce dialecte sibyllin dont toi seul à le secret, mais je te jure que c'est frustrant de ne rien comprendre !
- Gromm... gromm... gromm
- Je ne demande qu'à apprendre tu sais !
- Gromm... gromm... gromm

Ils passèrent des années ainsi, lui à râler, elle à tenter de déchiffrer ses grognements de dépit, jusqu'au jour où le mari, allongé sur son lit de mort, poussa son dernier râle.
Après l'enterrement, elle disparut à jamais. Certains hommes du village affirment qu'elle est devenue folle à lier, enfermée à l'asile, d'autres prétendent qu'elle est rentrée dans un mutisme absolu.

La vérité, est qu'elle n'est ni folle, ni taciturne. Elle est partie en Charabie épouser un charabien avec qui elle a pu apprendre le charabia, ce patois si cher à son défunt époux.

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