Chanter, c’est respirer

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Pourquoi on a aimé ?

Une mère et une fille se battent pour pouvoir continuer à chanter dans un pays où les femmes solistes n’ont pas le droit de faire porter leu

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Récits, romans, nouvelles m'ont toujours accompagné. Puis, lire ne m'a plus suffi, j'ai voulu passer de l'autre côté. Les ateliers d'écriture m’ont évité l'appréhension de la page blanche  [+]

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La gorge serrée, j’écarte légèrement le rideau. Toutes les places sont occupées dans la salle. Des femmes, beaucoup d’hommes. Je n’ai pas le droit à l’erreur. Pour Maman, pour toutes les femmes de mon pays... Farah s’appuie sur mon épaule et chuchote : « Ne t’inquiète pas ! Tout va bien se passer. On a fait le plus dur. » Je hoche la tête en souriant, j’aimerais tellement que ce soit vrai.
Depuis plus de deux ans, nous nous battons pour obtenir l’autorisation de programmer un récital de chants avec des voix de femmes. Des courriers, des échanges de mails, des heures d’attente dans les annexes du Ministère de la Culture pour sans cesse nous entendre dire : « Le chant soliste de femmes devant un public d’hommes est interdit dans notre pays, vous le savez ça ? » Nous avons décidé de chanter sans autorisation.
Les musiciens, les chanteurs se mettent en place. Je me dirige dans les coulisses et bois un verre d’eau. Puis, l’estomac noué, je vais prendre place sur scène, les lumières s’éteignent dans la salle...

Du plus loin que je me souvienne, ce sont les chants de Maman que j’ai dans la tête. Doux et tendres quand elle chantait une berceuse, langoureux et mutins pour les chansons d’amour, enjoués et facétieux dans les moments de gaieté, mélancoliques et graves quand elle avait le vague à l’âme. Les paroles se sont inscrites dans ma mémoire. J’étais aussi à l’affût de sonorités. Dans le bazar, j’écoutais la rumeur de la foule, les voix fortes des marchands, celles aiguës et criardes des femmes, les injonctions brutales des hommes qui poussaient une charrette ou portaient une charge, le vrombissement d’une moto dans les allées étroites, le martèlement rythmé des ferblantiers, la plainte déchirante d’une scie. Le vendredi, à la mosquée, il y avait les imprécations du mollah pendant le prêche. Et pendant les fêtes d’Achoura, le piétinement de la foule dans la rue, les roulements de tambours, les chants plaintifs, les mains des hommes qui s’élevaient, s’abattaient sur le torse et le dos pour simuler la flagellation, les pleurs des femmes.
Pour moi, chanter c’est respirer. Au fur et à mesure que mon souffle se déploie, que mes cordes vocales vibrent, je me sens devenir légère, me détache de mon corps, prends mon envol. À la maison, je chantais avec ma mère et ma tante. À l’école, on me demandait de chanter devant mes camarades. Dans la rue, je ne pouvais m’empêcher de fredonner ce qui faisait sourire les passants. Quand j’ai eu l’âge de porter le hijab, on m’a dit que je n’avais plus le droit de faire entendre ma voix à des hommes. Plus question de chanter dans la rue.
À ce moment-là, j’ai perdu ma joie de vivre. On ne m’entendait même plus fredonner. Jouer du luth ne me suffisait pas. La musique, il fallait que je la sente à l’intérieur de mon corps, que je la partage avec des hommes et des femmes. Pour moi, chanter c’est exister.
Maman et ma tante s’absentaient souvent le jeudi soir. Personne ne savait où elles allaient. Un jour, Maman m’a demandé :
— Tu aimerais chanter en public ?
— Pourquoi tu me demandes ça ? Tu sais bien que c’est interdit.
— Si, il y a un moyen. Mais il ne faut surtout pas en parler. Nous allons répéter.
Elle m’a tendu des feuilles de papier froissées.
— Quel intérêt, si nous ne pouvons pas chanter seules ?
— Fais-moi confiance !
Un jeudi soir, après une demi-heure de bus, ma tante, Maman et moi avons remonté un large boulevard envahi par la foule et sommes arrivées, à la tombée de la nuit, au grand pont illuminé. Maman a dit :
— Nous allons tous chanter ensemble, femmes et hommes. À un moment donné, ils vont cesser et je chanterai seule. Puis ce sera ton tour. Tu commenceras par « Mina ».
— Mais Maman, c’est interdit ! Nous allons avoir des ennuis.
Elle a souri.
— Ne t’inquiète pas ! Il y a des personnes qui surveillent. S’il y a le moindre problème, ils nous feront signe et nous nous disperserons.
Sous les arches, une faible lumière orangée baignait les visages. Des hommes sont postés vers les piliers, prêts à signaler l’arrivée de la police des mœurs. Les voix ont retenti. Puis elles se sont effacées, laissant s’élever celle de Maman. Sa voix montait, descendait, modulait avec une très grande précision. J’en avais les larmes aux yeux. Les hommes et les femmes qui passaient s’arrêtaient et l’écoutaient avec ferveur.
Une bousculade, des voix dures m’ont fait sursauter. Les hommes qui faisaient le guet ont été ceinturés. On a empoigné Maman, ma tante s’est interposée, elle a été brutalement repoussée. J’ai voulu m’avancer. Maman m’a fait signe de ne pas bouger et a esquissé un sourire rassurant. Puis, elle a été embarquée par la police. Pendant plusieurs jours, personne ne savait où elle était. Pas même mon père, pourtant un conseiller municipal influent. Une semaine plus tard, un taxi l’a déposée devant la maison. Elle avait le regard vide, ne parlait plus, errait nuit et jour dans l’appartement. Elle était comme dépouillée d’elle-même. Plus jamais je n’ai entendu le son de sa voix.

Le rideau s’ouvre, des applaudissements crépitent. Roulement du tombak auquel répond le zarb sur un rythme différent. Quelques accords d’une mélodie au luth et la voix puissante et grave de Chayan s’élève. Les hommes ou les femmes l’accompagnent selon les chants. À la fin de chacun, les tonnerres d’applaudissements me donnent des frissons. Petit intermède de l’orchestre seul. Ma gorge se serre. Ce sera à mon tour. Après quelques chants en duo avec Chayan, j’attaque « Yade Saman ». Comme prévu, la voix de Chayan faiblit peu à peu et laisse place à la mienne. Des raclements de gorge, des toussotements dans la salle... On va m’interpeller, me demander de me taire... Les micros vont être coupés... Les projecteurs vont s’éteindre... La police va débarquer... Je sens le sol trembler sous moi. Mais non, rien de tout ça. Un grand silence, on m’écoute avec ferveur. Alors je me ressaisis. La mélodie monte en moi, vibre à travers mon corps, résonne à l’intérieur de ma tête. Ma voix s’amplifie, s’enflamme, s’envole. J’enchaîne sans laisser le temps au public d’applaudir. Après avoir terminé ma dernière chanson, la salle est plongée dans un profond silence qui semble durer une éternité. Les premiers claquements de mains se font entendre, puis c’est un déferlement d’applaudissements, de cris, de « Bravos ! » Les spectateurs se lèvent pour m’ovationner. Mains croisées sur la poitrine, je courbe le corps pour saluer. Je sens des larmes glisser sur mes joues et parviens juste à balbutier : « Merci ! Merci ! Merci ! » Je revois le sourire de Maman au moment de son arrestation. Je quitte la scène en me disant : « Je recommencerai ! Pour moi chanter, c’est résister. »

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Françoise Desvigne · il y a
Magnifique histoire ! Le chant , quoi de plus merveilleux !
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DEBA WANDJI · il y a
Très beau texte, François.
j'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Eric diokel Ngom · il y a
Bravo J'ai lu et j'ai bcp aime tu a mon soutien et t mes voix .. merci de vouloir consulter le mien je suis aussi candidat .. cliquez sur mon nom pour voir l'œuvre
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cendrine borragini-durant · il y a
Un souffle de liberté plane sur votre texte.
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Tarek Bou Omar · il y a
Bonjour M. Francois, félicitations pour ce beau texte qui a bien mérité sa distinction.
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Votre avis m’intéresse :).

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Anne DOULLE · il y a
Merci pour ce texte sensible et émouvant
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Denys de Jovilliers · il y a
Bravo pour cette distinction méritée !
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François Duvernois · il y a
Merci Denys pour la lecture et les compliments.
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Valukhova · il y a
Là, François, homme ou femme, peu importe, le chant c'est la vie !
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François Duvernois · il y a
Merci Valukhova. Vous avez raison le chant, la danse, la poésie sont la vie.
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JLK · il y a
Un texte dense et concis. Chapeau.
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François Duvernois · il y a
Merci JLK pour le commentaire élogieux.
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Chantal Mourel · il y a
J’adore...
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François Duvernois · il y a
Merci beaucoup Chantal.

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