3
min

Chamrousse éclabousse

121 lectures

14

« La porte !! »
Je sursaute, éparpillant quelques flocons de neige autour de moi. Ah oui, la porte. Je m’empresse de la refermer derrière moi, penaude. Le courant d’air cesse, rabaissant la grosse tenture brunâtre en laine sur moi. Je me débats quelques instants afin de m’extraire de son étreinte, en tentant de rester le plus digne possible. Après toute ces gesticulations, je suis sûre que tous me regardent. Mais non, fort heureusement, tout le monde se fout de mon entrée tourbillonnante, car occupé à rire, trinquer, roter et tituber bruyamment. « Bon, maintenant il va falloir trouver une place », pensais-je. Je tire mon manteau vers le bas pour me donner du courage, et pars à la conquête d’un tabouret au bar. Les notes très entraînantes d’une musique celtique m’emportent et me mènent au comptoir, enfin de ce que je peux y voir. Mes doigts de pieds sont gelés, et malgré cela me voilà perchée sur ceux-ci, tant bien que mal à essayer de gagner quelques centimètres, dans l’espoir de créer un contact visuel avec un serveur ou un client qui me laisserait passer. Quatre ou cinq rangées de gens désordonnés allant de ivres à très ivres me bloquent le passage. Pourtant je reste très décidée : je n’ai pas fait tout ce chemin dans le blizzard pour rester coite ! Le plan était simple : se rendre au pub, commander une pinte pour goûter une spécialité, parler à un inconnu, bref, me décoincer l’espace d’un instant. Ces ogres bourrés ne me font pas peur ! Je joue des coudes et me faufile entre ces grosses masses chaudes et humides, « beurk » maugréais-je, lorsque l’un deux se colle littéralement à moi et qu’une aisselle douteuse se retrouve à ma hauteur de nez. Je le repousse comme je peux, avec mes petits poings de lutin, j’imagine qu’il n’a même pas senti que je le touchais. Après m’être reçue une douche de bière brune dans la nuque, j’atteins enfin le comptoir et y pose mes deux avant-bras, victorieuse. Je les relève aussitôt, car une immense flaque de bières diverses me dégouline dans les manches. Je me sens tout de suite moins victorieuse et me demande ce qu’il m’a pris de venir ici en fait. Le gars d’à côté ricane en me voyant et finit son verre d’un trait. Il repose sa chope violemment sur le bois détrempé, me giclant quelques gouttes au visage, comme si cette partie du corps, ayant été épargnée de houblon, appelait au baptême malgré moi.
- Allez, tu n’es pas venue ici pour repartir plus propre qu’à l’entrée, n’est-ce pas ? me demande-t-il.
Je me surpris à rougir et à ne pas savoir quoi répondre. Je lui souris. Il est vrai que les gens de ce bar ne font pas tant de manières... « C’est peut-être parce que je suis la seule personne sobre du lieu », pensais-je.
- Moi, c’est Roger. Que fais-tu ici ? continue-t-il.
- Je suis ici pour la saison, je suis mono. J’apprends aux bouquetins à skier, lui répondis-je.
Visiblement, Roger ne me comprend pas : Le voilà en train de rire tout en hélant un serveur derrière le bar. Il s’en suit alors une de mes fameuses narrations, perdue dans le brouhaha ambiant, où j’essaie de lui expliquer que les enfants de mon groupe sont les bouquetins et que chaque monitrice ou moniteur porte un nom d’animal différent. J’entreprends d’énumérer les seize équipes de l’école de ski qui m’engage, et je m’arrête à Marmotte, car Roger, reprenant son ricanement, se demande probablement si je suis complétement débile ou juste un peu.
- Tu me fais rire, allez je te paie un drink !
Et il commande deux je ne sais pas quoi à la personne au comptoir. Quasiment instantanément nos boissons sont servies, débordant d’entrain, un peu à l’image de cet endroit. J’avale une gorgée de mon breuvage couleur zinc, puis deux, puis encore une, car je réalise en buvant que je suis assoiffée. Je me surprends à reposer ma chope d’un bruit sourd, sans aucune convenance, et en aspergeant mon voisin à mon tour. Roger me sourit, visiblement satisfait.
- Elle a du charme la rousse ! lançais-je à Roger, en parlant de ma bière.
- Non, c’est Chamrousse, ici, me répondit-il de sa voix couvrant les conversations alentours.
Sans réussir à justifier ma blague pourtant vivement lancée, (et qui s’est lourdement écrasée comme un cerf-volant victime d’un jour sans vent), un gros bonhomme me bouscule. M’obligeant à mettre un pied à terre et sans comprendre ce qu’il m’arrive, me voilà prise dans un torrent humain. Je suis littéralement emportée par la foule. Je tente vainement de lutter et comprends rapidement qu’il n’y a rien d’autre à faire que coopérer. Je cesse de résister et s’en suit alors la plus grande farandole jamais réalisée de toute l’Histoire (enfin, je pense), au rythme de violons endiablés.
Les heures ont passé comme des minutes et me voilà à nouveau dehors, la tête et le cœur remplis de couleurs, de lumière et de chaleur. Il ne fait même pas si froid en fait. Le bilan de la journée ? Il n’y a pas eu de chute ce matin sur les pistes avec les gamins, et pas non plus de chute spectaculaire à mon récit de ce soir. Je pressens seulement avec joie que cette saison en station va m’apporter bien plus que je ne pouvais me l’imaginer. Je tire mon manteau vers le bas, non pas pour me donner du courage cette fois-ci, mais parce que je suis fière de moi, et je m’éloigne du pub tout en regardant le ciel étoilé.

PRIX

Image de 2017

Thème

Image de Très très court
14

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Adlyne Bonhomme
Adlyne Bonhomme · il y a
Très beau récit avec beaucoup d'humour.

Une invitation à soutenir mon poème ''je tresse l'odeur'' en finale merci.

·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Bah voila un texte qui ne fait pas dépliant publicitaire pour Chamrousse et une ambiance bien écrite. j'ai une faveur a vous demander, votez ^pour mon rocher de Bellevarde en finale, j'aimerai tant qu'il passe la barre des 500 voix. pour le classement, c'est plié. Sinon, pour rire j'ai Dieu qui m'a parlé cette nuit, sur ma page "Avec l'aide de Dieu.." :) Bon lundi de Pâques. François.
·
Image de Alex Des
Alex Des · il y a
Hello Fawn! Merci pour cet agréable moment de lecture, j'ai beaucoup apprécié le coup des petits poings de lutin, des flaques de bière à répétition et de la chute sans chute finale! Bravo et à bientôt :)
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour ce texte si bien narré et si humoristique ! Une invitation à découvrir mon “Isère en Mouvement” qui est aussi en Finale pour le Prix Court Paysages 2018. Merci d’avance et bonne soirée !
·
Image de Kiki
Kiki · il y a
un joli récit auquel j'ai offert ma voix.
Je vous invite si vous ne l'avez fait à aller lire le poème en finale sur les cuves de Sassenage et si vous acceptez je vous guiderai dans cette cavité magique et enchanteresse. Merci d'avance

·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Plein d'humour !
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Récit bien mené, très humoristique ! Chamrousse par le petit bout du tabouret de bar, des airs de pub irlandais et de St Patrick (17 mars, ça tombe très bien, c’est la date de fin du concours) ; vous narrez avec une sympathique autodérision les tentatives d’une monitrice pour se faire une place sous les flocons, c’est ça aussi les vacances au ski, certainement ! On ne voit pas beaucoup de sommets, plutôt des flaques de bière, j’espère que vous saurez vous rétablir sur vos skis, et en enseigner les rudiments aux enfants sans chute, en tous cas celle de votre nouvelle est amusante, j’ai bien ri et je vous offre 4 voix.
·
Image de Fawn Renosterveld
Fawn Renosterveld · il y a
Merci!!
·