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Chambre 4 du Motel Shadow Lake

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Dan Rieber

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Je m’enfonçai dans la chambre 4 du Motel Shadow Lake. Il faisait sombre et une légère odeur d’humidité stagnait dans la pièce. L’interrupteur de l’entrée ne fonctionnait pas. Je m’approchai à tâtons du lit et pus sentir des draps froids et humides. Bien sûr, pas de chauffage. A l’aveuglette, je continuai mon périple et pus sentir un meuble à côté du lit. On aurait dit une table de chevet. Dessus était posé une lampe. Une fois l’interrupteur enclenché, l’ampoule dégageait une faible lumière qui éclairait le lit et allait s'aplatir sur le mur en face. C’était suffisant pour ne pas se cogner partout. Amy referma la porte derrière, laissant entrer quelques flocons de neiges fraîchement tombés. Mon corps entier tomba sur le lit froid et je sentis le corps d’Amy m’imiter en s'agrippant à ma taille.
“- Je vois pas de différence avec la voiture, fit-elle. Au moins, il y avait du chauffage.
- Il faut se reposer quand même. On a encore pas mal de route.
- Et s’il nous retrouvait ?
- Impossible dans cette tempête. "

Ma voix était rassurante. Amy respira profondément en m’enlaçant. Était-ce par affection ou cherchait-elle juste à se réchauffer ?
" - Tu crois vraiment qu’on va réussir à se reposer ici ?
- Il le faut pourtant. Dors un peu, lui répondis-je."

Je fermai les yeux. Ma respiration ralentissait doucement, le calme revint. Le vent soufflait encore dehors, son long cri se faufilait entre les arbres, venait caresser les murs et s’arrêtait un instant sur la porte de la chambre avant de vagabonder de nouveau ailleurs. Je me laissai bercer par ce son. Des formes se dessinaient sur mes paupières fermées, des silhouettes se présentaient devant moi, des ombres qui me regardaient et semblaient me parler. Des visages s'assemblaient, d’abord ceux d’inconnus, puis peu à peu la douce vision de traits familiers me berçaient. Ils tournaient et dansaient, leurs sourires me rassuraient. Ce moment agréable s’estompa malheureusement bien vite. Au milieu d’eux, un homme seul me scrutait le sourire aux lèvres. Il s’approcha de moi d’un pas lourd et effaça un à un chaque silhouette. Les danseurs arrêtèrent de danser. La fête étaient terminée. Il écrasa chaque personne, chaque forme. Il invita la pénombre à s’approcher. De ce moment si joyeux ne restait qu’un homme de main, un envoyé du diable. La peur m’emporta et mon buste se releva brusquement.

J’étais encore sur le lit, allongé au côté d’Amy. Derrière la porte d’entrée, des bruits de pas dans la neige craquèrent, des voix graves s’envolèrent. Je reconnus l’une d’elles, celle du gérant qui nous avait loué cette même chambre. Mon buste rejoignit de nouveau le drap réchauffé par mon corps, rassuré d’avoir encore une fois rêvé.

Amy bougea légèrement. Elle était toujours accrochée à moi. Je m’approchai de sa chevelure blonde et l’embrassa. “Bientôt, ce sera fini, lui murmurai-je. Bientôt, je te le promets”.

Malgré le cauchemar, je me sentais reposé. Amy aussi. L’aube n’avait pas encore pointé son nez et la tempête faisait toujours rage. La lumière de la lampe de chevet toujours allumée éclairait nos deux corps engourdis et reflétait nos ombres sur le mur en face. Je regardai à ma droite vers la table sur laquelle était posée la lampe et allongeai mon bras. L’ombre sur le mur m’imita instantanément. Je bougeai mes doigts un à un et l’ombre suivit la même logique. Puis j’abaissai l’index et rapprochai mes autres doigts, avant d’écarter légèrement mon auriculaire. Cette fois-ci, c’était l’apparence d’un chien qui remplaçait ma main. Je montrai à Amy le résultat : elle se mit à rire. Ce son harmonieux enchanta mes oreilles et remplit mon cœur de joie. Heureux du résultat, mes cordes vocales se contractèrent naturellement pour aboyer, donnant totalement vie à notre nouvel ami. Le chien s’animait devant nous et faisait le beau. En abaissant mon pouce, le chien devint malheureux. Amy lança un son d’empathie, mais je levai le doigt dans un aboiement enthousiaste pour lui montrer qu'il allait bien. Elle rit de nouveau.

“A mon tour” fit-elle. Elle leva ses bras maigres et joignit ses deux pouces. Elle écarta ensuite les mains et les plaça devant la lumière. Sur le mur, le chien fit la connaissance d’une magnifique colombe. Ses ailes déployées, elle s’envola devant le regard intrigué de notre ami canin.

D’autres animaux remplacèrent la compagnie. Un lapin et un éléphant se rencontrèrent devant nos yeux ébahis. Nous rîmes de plus belle. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas ri autant. Ces éclats de rire réchauffaient nos cœurs froids. Afin de clore le spectacle, je plaçai ma main gauche devant la seule source de lumière de la chambre. Je la fermai à moitié, laissant l’index prédominant sur les autres doigts. Ma main droite, elle, vint recouvrir sa jumelle. Le mur donna naissance à un visage d’homme au long nez. Gesticulant des mains, les lèvres du mystérieux individu se mirent à bouger et ma voix s’ajusta au mouvement.

“- Bonjour mademoiselle, fit l’ombre sur le mur.
- Bonjour cher monsieur, répondit Amy sur un ton joueur.”


Nous continuions ce jeu un petit moment. J’aimais donner vie à ce personnage car cela amusait beaucoup Amy. Mais les bruits de pas craquèrent de nouveau dans la neige. Et cette fois-ci, on frappa à la porte. D’un bond je relevai mon buste à nouveau. Amy se recula légèrement. Ma tête chercha son regard. Il présentait des signes d'inquiétude. Je me levai discrètement pour me diriger à pas de loup sur le pas de la porte. Mon cœur se mit à battre au rythme d’une symphonie endiablée. Je tournai la tête afin d’entendre le moindre son émanant de l’extérieur. Mais je n’entendais que le cri du vent. Puis une voix grave détonna : “ Il est 6h Monsieur Smarky, comme vous me l’aviez demandé.”

Je poussai un long soupir de soulagement. Je le remerciai à travers la porte et lui annonçai que je réglerai la chambre en partant. En me retournant, je m’attendais à voir le même sentiment de soulagement dans les yeux d’Amy. Mais c’était tout le contraire. Elle avait un visage terrifié, pétrifié, figé dans la glace, figé dans le temps. Je fis un pas, un deuxième. Elle avait vu Méduse en personne. Je tournai lentement la tête. Sur le mur. Ce maudit mur reflétait toujours mon ombre. Le visage de l’homme. Il n’avait plus besoin de l’ombre de mes mains pour exister. Il existait. Ses lèvres s’écartèrent. Ce démon nous souriait. Ses yeux s’écarquillèrent. Il nous dévisageait. Et il riait. Un son perçant qui résonna loin. Ma main empoigna celle d’Amy et sans réfléchir j'enfonçai la porte, et je courus avec elle dans la neige et le vent, et nous nous enfuyions, encore plus loin.

PRIX

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Maïra Richards · il y a
Houuuuu... je ne vois que cette onomatopée pour conclure. Je trouve votre texte efficace et terrifiant. Tous mes votes. Bravo et bonne chance!
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Topscher Nelly · il y a
Texte bien mené et très intense. Mes voix
Mon "Don" vous plaira peut-être?

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Anne Marie Menras · il y a
Un haletant road-movie dans le Grand Nord, un motel aux ombres inquiétantes, un jeu d'ombres chinoises qui tourne au cauchemar ! Mes ****.
Pour le dernier verbe, je n'aurais pas utilisé le subjonctif enfuyions, mais continué sur le passé simple "nous nous nous enfuîmes".
Pas trop tard pour faire corriger par Short ! Ils sont rapides et répondent par mel à nos sollicitations. Allez sur la page "Contact".

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Marie Mauve de Montaucieux · il y a
Bien mené cette alternance d'inquiétude et détente joueuse , reste qu'il est difficile de se défaire d'une ombre alors je vote.
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Reveuse · il y a
L'histoire est bien conçue on ne s'imagine pas qu'après ce moment de rires la terreur va fondre sur les 2 personnages. Cela mériterait une suite. Vous avez mes votes et si le cœur vous en dit vous pouvez aller lire mon texte L'ombre de Baptiste. Bonne chance
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Jcjr · il y a
Belle atmosphère impressionnante,où la gaité n'est qu'un prélude éphémère au bal d'une ombre menaçante. De quoi fuir en passant par
" le brouillard " , si vous l'osez...

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Ginette Vijaya · il y a
Intense moment de panique ! Je cours , je détale sans omettre de vous dire que l'ombre est bien décrite .
Une invitation à découvrir " la fontaine aux bulles" en lice également . Merci beaucoup ;

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Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre bien construite, bien écrite, fascinante ! Mes voix ! Une invitation
à venir découvrir “Sombraville” qui est en lice pour le Prix Imaginarius 2018. Merci
d’avance et bon dimanche!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Chantal Sourire · il y a
Road-movie dans la neige, le grand Canada au moins...Je vote !
Aimerez-vous ma fourchette d'or ou mon soleil nocturne ? Merci au cas où...

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