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Maakha

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La chaleur. Un lointain souvenir. Gero se souvenait de ces étés de canicule. De l’asphalte qui fondait sous les rayons plombés. De la crème que sa mère étalait sur sa peau d’enfant. Du sable brulant des plages estivales. La sueur qui coulait sur les tempes des visages rougis par l’effort. De l’illusion des atmosphères climatisées et de la violente réalité des vents de feu venus du sud. L’époque où l’on fabriquait de la glace pour plus de confort. La glace, à présent Gero lutte contre elle. Il se bat tous les jours pour que le froid ne pénètre pas ses chairs.
Il n’a pas neigé aujourd’hui. La température est trop basse. Mais l’absence de vent lui a permis de sortir de l’abri. Il a fait ce qu’il a pu pour déblayer les dunes blanches qui s’amoncellent inlassablement contre les murs et sur le toit menaçant l’intégrité de la structure. Ce matin, il a lâché le ballon-sonde chargé de panneaux photovoltaïques. Le câble partait vers le ciel gris en une légère courbe et se perdait dans l’épaisse couche de nuage. Gero surveillait l’orientation de cette ligne de vie. Si les vents d’altitudes se réveillaient, il n’aurait que quelques minutes pour ramener le ballon au sol. La perte de sa seule source d’énergie pouvait s’avérer mortelle.
Tout était gelé. Des centaines de mètres de glace avaient figé la civilisation. Tout s’était arrêté. Tout était allé si vite. Des dizaines d’années à tenter de limiter un réchauffement planétaire de quelques degrés. L’humanité fonçait droit dans le mur et elle n’avait plus de frein. La planète en a eu marre. Elle a réagi. Ce fut violent. Rien de tel qu’une grande claque pour stopper une hystérie. Même si cela ressembla plus à un crash où les rares survivants se retrouvèrent démunis au milieu d’un désert blanc.
Rien ne pousse sur la banquise. Et la terre en est recouverte. Rien ne résiste aux tempêtes glaciales. Et les vents ne s’apaisent qu’un jour sur trois. On ne vit pas dans ces conditions, on survit. Comme on peut. Les peuples du froid n’ont pas survécu pour nous prodiguer leur savoir. Les lieux où ils vivaient ne passent que rarement au-dessus des moins quatre-vingts degrés. La terre a congelé la surface pour se débarrasser de ses parasites qui gangrénaient son épiderme. Une cryothérapie a l’échelle planétaire. Efficace. Dans quelques centaines d’années, l’activité volcanique relâchera suffisamment de gaz pour entamer un long processus de réchauffement. De nouvelles vies repeupleront les terres débarrassées de leur manteau de froidure. Les hommes auront tiré leur révérence depuis longtemps. Gero est seul depuis la mort de Pablo. Il y a si longtemps.
Un jour, il aperçut une colonne de fumée sur l’horizon. Ici, un feu est signe de mort. Car il n’y a plus rien à bruler depuis longtemps. Les seuls éléments combustibles sont indispensables à la survie. Mais Gero se devait d’aller voir. Il ne serait pas de retour avant la nuit. Sa seule chance était qu’il puisse s’abriter en espérant que ce ne fut pas un incendie de refuge.
Il y arriva épuisé par sa longue marche dans les congères et les forêts de cristaux de glace bleue qui surgissaient en oblique. Il ne restait pas grand-chose de l’abri encore fumant. Juste devant un corps carbonisé. Cliché morbide d’un tas de charbon aux formes vaguement humaines sur un sol d’une pure blancheur. Deux autres corps calcinés à l’intérieur. Rien à récupérer. Il allait faire nuit d’ici peu Gero réagit très vite au bruit qu’il entendit à l’extérieur. En sortant, il vit une silhouette se jeter sur lui. Il se débattit et repoussa son agresseur qui s’enfuit en tentant de courir sur la neige cristallisée. Gero hurla pour faire revenir le fuyard, mais il disparut derrière une dune. Il accomplit l’ascension d’un promontoire de blocs de glace énorme. Essoufflé, il vit la silhouette du fuyard au loin. Il sembla ralentir un temps et Gero est certain de l’avoir vu se retourner. L’autre disparut dans la fin du jour. Gero revint à son abri le lendemain. Il traina. Son esprit était tombé dans un gouffre profond. L’horizon avait disparu. Le paysage se confondait avec le ciel dans une grisaille oppressante. Il étouffait sous ses couches de vêtements. Sa vue se brouilla. Son abri se trouvait un peu plus bas. Mais il resta là, hébété, groggy. Sa force mentale le quittait. Il n’était plus que solitude et désespoir. Il tomba à genou. Ses larmes perlaient la neige. Un temps plus tard, il s’aperçut qu’elles gelaient avant de toucher le sol. La température avait chuté brutalement. Il se retourna et vit la tempête blanche arriver. Un mur de cristaux de givre poussé par des vents violents. L’instinct de survie fut submergé par un lâcher prise. Il s’assit face au tsunami de glace et ferma les yeux.

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Abdellah Habib · il y a
Bravo ! Très bien écrit, j'ai dégusté ton récit comme ma dernière Haagen-Dazs dénicher d'un coin de mon congélateur :)
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Sandrine Michel · il y a
Un récit qui pousse à la réflexion...
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Chateaubriante · il y a
un cataclysme, un appel à plus de raison ! respecter et protéger notre environnement, c'est urgent !
est-ce la main de l'homme ou bien catastrophes naturelles et cycliques ? notre planète a déjà connu des ères de glaciation...
bien vu, le titre

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Jean Calbrix · il y a
Il faut espérer qu'on n'arrivera pas à cette extrèmité ! Bravo Maakha, pour cette mise en garde ! Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à lire mon sonnet "Roberto" si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/roberto
Bonne journée à vous.

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JARON · il y a
Bonjour Maakha, un texte magnifique, moi qui adore la science fiction, je suis servi, votre récit est bien écrit fluide et agréable à lire. A travers vos mots on sent le froid nous gagner et la lassitude de Gero qui finit par lâcher prise. Toutes mes voix pour ce beau texte. Je pense que vous aimerez "mondes parallèles" en finale du court et noir, dans le quel à travers une fiction, j'ai essayé de sensibiliser les êtres humains sur la sauvegarde de notre planète. En lisant mon texte vous comprendrez pourquoi il devrait vous plaire. D'avance merci et belle fin de dimanche.https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mondes-paralleles-1
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Virgo34 · il y a
Mes 5 voix pour ce récit… glaçant.
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Felix Culpa · il y a
La nature sera toujours plus forte que l'âtre humain ! Cela ne lui fait pourtant ni froid ni chaud ! Mes 4 voix pour ce merveilleux récit et une invitation à découvrir mes textes !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/contact-9
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/triste-cire
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/court-et-noir

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michel jarrié · il y a
Brrrrr ! On a qu'une pensée à l'esprit : vivons l'heure présente...et pourtant ?
Bienvenue sur mon site si le coeur vous en dit.

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Haïtam · il y a
Oui, glaçant.
Un linceul blanc pour notre idiotie.
Si vous avez un instant, mon poème, La terre ocre de l'adrar, participe aussi au prix automne.
Bonne semaine!

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Chantal Noel · il y a
Le réchauffement climatique serait-il ... glaçant ?
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