chair mère

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L’impact des gouttes sur le métal joue une sarabande assourdissante qui rivalise avec celle de ses tempes. Elle l’a vu, il se dirigeait vers la forêt. Elle ignore s’il voulait abandonner la vieille femme ou la tuer. Après avoir cherché derrière chaque arbre, elle suit les traces délavées d’un véhicule qui pourrait être celui du matelot. Elle devine où il se cache.

Malory entre dans la chambre.
Le matelot de son cœur dépiaute à belles dents la vieille femme qui gît sur le tapis au pied du lit. La femme n’est pas morte. Elle crie et se débat, sanguinolente, ébouriffée comme une harpie. De son chignon défait s’échappent de longues mèches grises rougies par le liquide poisseux, collées dans les méandres des rides. Après avoir inondé les sillons profonds, le sang coule mollement sur le cou flasque. Le vampire tire sur la peau qui s’étire, élastique et résistante. Il n’arrive pas à la déchirer. Ses dents ne sont pas assez dures, ses mâchoires n’ont pas assez de puissance, mais il aspire avec force le suc chaud qui l’inonde jusqu’aux oreilles.
La pauvre mémé n’arrive pas à se dégager. Ses hanches empâtées de glucides mal assimilés sont raides. L’homme a déchiré les sous-vêtements molletonnés qui l’enveloppaient. Héloïse voit la chair livide striée d’une cascade de bourrelets. Veut-il manger tout cela ? L’ogre change de position. Il prend la femme à l’autre bout, plante ses canines dans les varices qui éclatent. Les réseaux sanguins réunis sous ses dents qui les crèvent, éclaboussent jusqu’au plafond. Il s’est égratigné sur les durillons, et autres callosités des orteils, a recraché les échardes raclées aux bouts des ongles déchiquetés d’antiques mycoses jaunâtres, il s’est râpé le nez à la corne rugueuse des talons. Il grogne, parfois gronde plus fort, hurle presque. Soudain il se met à pleurer. Ses larmes chaudes se mêlent à la liqueur rouge tandis qu’il fouine dans le ventre mafflu qui s’enfonce, rebondit et le repousse à chacun de ses assauts. Il remonte son mufle, accroche ses mâchoires à la pointe des côtes et finit par ouvrir une entaille. Jaillit d’abord un souffle pestilentiel qui le renverse, suivi d’un déluge de viscères fumants.
Devant cette scène atroce, Malory, sidérée, ne peut plus partir.
Il est assis sur le tapis inondé d’humeurs visqueuses. Hagard, il regarde le corps déchiré étendu près de lui. Les gémissements qui en sortent sont faits de soumission et de fatalisme. Les siens sont désespérés. Penché vers le ventre dégoulinant, il sanglote :
« Rien ! Il n’y a rien. Je voulais savoir quel diable habitait son corps. Ce que cette femme avait dans le ventre. Pourquoi tant de souffrances ? Quelle femme, quelle mère était-elle ? Qu’y avait-il dans son cœur ? »

Malory s’approche sans bruit ; il n’est pas surpris. Agenouillée derrière lui, elle lui effleure le dos. Légère, elle amplifie sa caresse. Peu-à-peu ses mains passent sur ses épaules, massent son torse, et pétrissent son cœur, doucement, tendrement. La vieille ne geint plus. Ses yeux posés sur la jeune femme indiquent l’attente, disent l’espoir. Elle implore en silence. Elles se comprennent. Malory se détourne de l’homme. Elle se penche sur la vieille poitrine ensanglantée, remonte le sein gauche encore gonflé de jeunesse, et plonge une main délicate et sûre dans l’orifice palpitant. La main s’enfonce lentement. Elle remonte vers le cœur, le saisit, et tire d’un coup sec. Un rire joyeux alors, s’échappe de la poitrine délivrée. Un rire énorme, fait pour éclater en fou-rire qui aussitôt s’arrête. Dans le silence retrouvé le visage de la vieille femme sourit. Relâchée, la tête s’affaisse. Les paupières s’abaissent sur son regard apaisé. Elle meurt.
Dans les mains rougies de Malory, le cœur saigne. Il bat et se débat, encore animé par la vie qui l’habitait. Elle ne peut le retenir et le tend à l’homme. Il tressaille devant la dépouille chaude qui palpite et dégage une odeur fade :
« Le cœur de ta mère est à toi. Tu dois en expurger le fiel qui t’empoisonne. » Il hésite. Trouvera-t-il dans la tristesse assez d’énergie pour achever le déballage entrepris ? Il ferme les yeux. N’a plus de courage. Mais une contraction sangunolénorme du muscle humide et chaud le rappelle. Un gargouillis malsonnant, un caillot baveux, une éructation. L’organe gluant glisse au sol, fumant encore, inerte enfin. Il est mort.

L’homme considère le cadavre déchiqueté. Son regard longuement se perd sur le visage, en recherche les traits qu’il a défigurés. C’est par là qu’il avait commencé. Il ne supportait plus de la reconnaitre, il refusait de l’avoir eue pour mère, il ne voulait pas qu’elle l’ait porté, alimenté, lavé, qu’il lui ait offert ses premiers sourires, et qu’il ait à endurer toujours la honte d’avoir dépendu d’elle. Sans amour, ces soins étaient humiliants. Il descend son regard, s’attarde sur la gorge qu’il a ouverte pour en extirper mots de haine et insultes. Il a découvert des larmes amères enkystées en bubons purulents. Ce n’était pas le moment d’en chercher l’origine. Il n’était pour rien dans les chagrins pourris de cette femme. Un hoquet de dégoût le saisit devant les gros seins qui s’exhibent de part et d’autre du corps étalé. Des seins de nourrice. Les seins d’où, innocent, il avait tiré ses premiers plaisirs. Il a envie de vomir.
Silencieuse et vigilante, Malory près de lui veille. De la couche en bataille, elle tire le couvre-lit dont le tissu adhère à ses mains poisseuses et le dépose sur le cadavre, le dérobant ainsi au cruel examen. Le matelot se tourne vers elle. Il ne sait plus qu’il a assassiné sa mère. Il voulait savoir, elle n’a pas entendu son questionnement, elle a refusé de lui donner les réponses. Un désir sauvage de vérité l’a pris au creux de l’estomac, a brutalement implosé vers tout ce qui, dans son corps est prêt au combat, un bouillonnement de folie comme une vague furieuse l’a submergé d’une irrépressible énergie, il l’a jetée à bas du lit, l’a mise à nu, a cherché dans tous les recoins du corps les raisons du malheur que depuis le premier jour de sa vie elle lui a infligé, et il se retrouve bourreau. Lui sont revenus des goûts amers, des goûts salés, poivrés, piquants, acides, revenus le goût sucré du miel fleuri, la fraîcheur agreste de fruits aigrelets. Son odorat a réintégré d’abjects effluves où se mêlaient des relents de viandes corrompues, de graisse fade et de cuir ranci, de fromage suri, de lait tourné, mais il a croisé aussi l’odeur de la sueur chaude comme l’été, le parfum à la lavande des savonnettes du dimanche et dans les coutures des vêtements, la senteur des lessives au savon de Marseille.
Il sait que Malory détient les réponses que la chair chaude n’a pas dévoilées. Alors la peur réapparait. Si elle parle, il la fera taire. Il étouffera son corps fin comme une liane, lisse et sans humeurs. Il pressera ses petits seins à peine tangibles, il écrasera son visage fin comme une épure, il...

L’ombre discrète de la Sauterelle glisse le long de l’escalier obscur et se dissipe dans la clarté du jour. Elle a traversé le pont, elle a descendu les marches vers les berges du canal, elle a suivi l’étroit sentier creusé dans les herbes folles. Lors d’une échancrure, entre deux touffes, elle s’est arrêtée et s’est penchée. Un objet est tombé. Étroit et lourd, il s’est enfoncé sans remous.

La couverture ensanglantée laisse échapper un ruisseau apathique qui s’accumule en une flaque noirâtre prête à se figer. Plus rouge, plus clair, plus vigoureux un autre flux le rejoint sans s’y mêler. Le dos appuyé contre le lit, la tête tombée sur l’épaule, l’homme saigne abondamment. Par une entaille étroite et fine sa poitrine se délivre.

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El bathoul · il y a
Avec du retard...nouvelle ici...Bravo !!
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Pascal Depresle · il y a
L'écriture est superbe, mais oui c'est hard, mais c'est bon. A l'occasion je vous invite à pousser les portes de mon univers ou plusieurs textes crient pour tenter de vivre encore un peu, merci. Notamment un "gamin" et un "bitume" qui crient.
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne journée.
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Lagadji · il y a
C'est hard, mais quelle belle écriture !!!
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GITERREBASSE · il y a
Belle écriture toujours. Certes sanglant, mais qui soulève subtilement la question de la quête d'amour et de la transmission.
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Brigitte Fontich · il y a
Quelle écriture magnifique! Une histoire gore avec de jolis mots bien choisis. Une idée rare et courageuse pour parler de la souffrance d'un enfant-adulte qui ira en chercher les raisons dans... le ventre de sa mère. Haine ou folie ?
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Yves Fontich · il y a
Pas que pour les enfants. J'adore aussi.
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Gérard Muller · il y a
Un chirurgien sadique n'aurait pas fait mieux. 4 votes
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Ciccone Laurent · il y a
Une grande qualité de style, selon moi. Vous avez mon soutien et mes votes.
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Naliyan · il y a
Effrayant et très sanglant... :o