Chagrin

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L'écriture est une respiration : si j'arrête, je meurs  [+]

Image de Eté 2017
— Mais pourquoi tu pleures ?
Que répondre à ça ? Est-ce que je le sais, pourquoi je pleure d’abord ? C’est la vie, c’est pas le paradis, voilà pourquoi je pleure. Mais on peut répondre ça à une enfant de quatre ans ? Non, on ne peut pas.
Dans la chambre, fermée à clé, il y a le cadavre de son père. Comme ça, vous savez tout, dès le début. Il y a un cadavre dans la chambre. Vous comprenez mieux pourquoi je pleure, tout d’un coup, hein ? Mais je parie que vous vous trompez... Oui, il est mort, ma fille n’a plus de père depuis deux heures, moi je n’ai plus de mec, et la vie prend soudain un virage à 180°C qui me met des frissons partout. Et je pleure, et ma gosse qui vient de rentrer de l ‘école, ramenée par ma voisine si gentille, celle qui la garde quand je rentre très tard le soir, celle qui nous apporte régulièrement des restes de pot au feu ou de blanquette de veau, celle qui me regarde tous les matins avec un air de compassion qui me donne envie d’aller me pendre, ma gosse donc me pose une question qui ouvre soudain des gouffres sous mes pas.
— Hein maman pourquoi tu pleures ?
Dans ma tête, pendant que je renifle et que je m’essuie le nez avec ma manche, des phrases me viennent : je pleure parce que t’as plus de papa, ma chérie, on est toutes seules toutes les deux maintenant, on va déménager, on va partir loin, la vie sera belle, tu verras, finalement ce sera mieux comme ça, tu vas voir, le principal c’est qu’on s’aime, toi et moi, et on s’aime, hein, on s’aime fort... Du coup, mes larmes redoublent, je sanglote maintenant, et ma fille a aussi les larmes aux yeux et sa petite bouche se tord.
Je me reprends. Je tousse un bon coup, je bois un verre d’eau, je prends Lili sur mes genoux. Je souris, et je sens bien que ce sourire ressemble à une lumière vacillante sous une pluie d’orage, mais les enfants ne sont pas très exigeants au fond, ou alors ils sont très bons comédiens, Lili esquisse aussi une grimace souriante, et répète sa question, sur le même ton, toujours, sans se lasser :
— Pourquoi tu pleures, dis ?
— Parce que j’ai du chagrin.
Voilà. On a fait un petit pas en avant. Je pleure parce que j’ai du chagrin ! C’est une vraie réponse, ça, non ? En tout cas, ce n’est pas un mensonge. J’ai du chagrin. Je crève de chagrin. Je crois que je pourrais pleurer des jours et des nuits et que ça ne suffirait pas à évacuer toute la peine que j’ai dans le cœur et le corps, cette eau dégoulinante qui vient de si loin, de si profond. De tous les manques. Des abandons. Des trahisons. Un chagrin enfantin mais pas léger pour autant, au contraire, bien lourd, bien glauque. Mais Lili ne s’en laisse pas conter. C’est une vraie fille, tenace, curieuse, déterminée, obstinée. Une vraie tête de mule aussi.
— Mais pourquoi tu as du chagrin ?
Nous voici revenues à la case départ. Je regarde la porte de la chambre. Fermée. Je revois le cadavre sur le lit. Le corps sans vie. Le défunt. Le mort. J’ai beau mettre les points sur les i, les mots ne sortent pas. Non que je craigne de lui faire de la peine, à ma petite Lili. La peine, elle connaît déjà. Elle a une belle endurance. Elle supporte sans broncher les absences, les horaires bousculés, les promesses non tenues, les nuits entrecoupées. Les cris dans ces nuits-là. Les disputes qui déchirent nos aubes grises. Les claquements de portes. L’absence définitive de son père, elle supportera aussi. Je le sais, je le sens. Mais comment lui dire ?
— Hein pourquoi ?
Je ne pleure plus maintenant. Ça s’est arrêté d’un coup. Comme si on m’avait mis une claque. Un ange qui passait sans doute, et qui m’a secouée. Le temps n’est plus aux larmes. Lili me regarde fixement, au plus profond de mes pupilles encore noyées, et j’essaie de trouver les bons mots, les bons gestes. Le temps est compté, je le sais. Dans la chambre fermée, le corps de son père témoigne de notre histoire, et bientôt les mots seront inutiles, mais il me reste encore quelques minutes pour arracher ces instants à un passé sordide et à un avenir plus terrible encore. J’entends déjà des sirènes qui hurlent dans les rues. Elles se rapprochent, et Lili répète sa question « maman, pourquoi, maman, pourquoi, maman pourquoi ». Si je ne lui dis pas, qui le lui dira ? Qui répondra à ses interrogations innocentes avec l’amour qu’il faut pour que la mort ne soit qu’un détail dérisoire ?
— Hein Maman pourquoi ?
Mais quand j’ouvre la bouche, il est trop tard : la porte de l’appartement s’est ouverte, la voisine entre, accompagnée de deux policiers en uniforme, d’autres montent la garde dans l’escalier, ils me prennent les bras (juste là sur les bleus encore douloureux, écrabouillant ma chair à vif, pour me faire payer quoi ?) et me mettent debout, détachent ma fille qui s’accroche à mes jambes, et prononcent ces mots qui peut-être sont une réponse à la question de Lili :
— Madame X, nous vous arrêtons pour le meurtre de Monsieur X.

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