Chacun sa tête

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Un beau matin les hommes se réveillèrent sans tête. Un sort, un dieu ou simplement la nature la leur avait coupé pendant le sommeil.
Ils ne saignaient pas; Ils ne mourraient pas. Ils pouvaient continuer à entendre, à penser et à respirer. Ils pouvaient même voir. Mais ils ne pouvaient plus parler.
Alors tous prirent peur et sortir courir dans la rue en cherchant en vain de l’aide.
Ils ne pouvaient plus pleurer; ils ne pouvaient pas crier non plus. Alors ils se turent et s’assirent pour réfléchir.
Chacun regrettait sa bouille, sa bobine, sa binette, sa caboche, sa face, sa poire, sa trogne. En un mot sa tête. Même les moches.

J’étais laid, gras, plein de rides, de boutons et de cicatrices; Mais j’étais Moi. On me reconnaissait; Je reconnaissais ma femme, mes enfants et mes parents.
Au moins je distinguais mes amis, mon patron, mon voisin et son cousin.

On convoqua les plus grands savants, les prêtres et les bourreaux. Mais aucun n’avait d’explication et personne ne retrouva les têtes disparues.
Les hommes restèrent cloîtrés chez eux des jours entiers.
Il n’était pas question de rester sans tête car cela faisait trop peur. Pas question non plus de mettre des masques ou des têtes en plastique car il n’y en aurait jamais assez pour tout le monde.
Alors chacun mit ce qu’il lui plaisait : un objet, un légume, un fruit ou un outils.
Et les hommes eurent enfin la tête qu’ils voulaient. Plus personne ne fut beau ou laid. On était simplement bouilloire, tomate, caisse de vin, encyclopédie, friteuse, gros cailloux, selle de vélo ou ventilateur. Et l’incident en resta là.
Les chantiers reprirent car il fallait bien continuer à se loger.
Les usines redémarrèrent pour continuer à fabriquer des voitures.
On recommença à tourner des films pour inventer de nouvelles histoires d’amour.
Au printemps la mode fut aux arrosoirs.
Cet été là chacun voulu un panneau de signalisation pour exprimer son opinion.
L’automne fut propice aux instruments à vent et aux champignons.
Et l’hiver aux bustes en plâtres qui fondirent dès le printemps suivant.
Et l’année passée chacun se lassa des modes. La nouvelle mode imposa de ne plus suivre de modes. On ne changea plus de tête que lorsque la précédente fut cassée, rouillée ou abîmée. Et encore...
On garda son argent pour autre chose.
Un jour on s’aperçut que tout le monde pouvait se faire la tête de son voisin et tenter de prendre sa place.
L’habit faisait le moine; la bouilloire faisait le ministre et la citrouille le général. L’affaire était grave.
Un matin trois présidents à tête de dictionnaire se présentèrent à la présidence et on ne put les différencier.
Alors on nomma comme président le premier ministre à tête d’aquarium. Et le lendemain une douzaine de premiers ministres à tête d’aquarium se présenta à son tour au ministère.
On reconvoqua les plus grands savants, les prêtres et les bourreaux. Mais aucun n’avait de solution alors dans le doute on exécuta tous les premiers ministres. Les bourreaux furent ravis et l’incident en resta là.
Finalement on accepta chaque matin le premier premier ministre qui se présentait et on renvoyait les autres. Ainsi chacun pouvait l’être à tour de rôle et beaucoup apprirent à se lever tôt.
Et ce fut pareil pour les généraux, les facteurs, les acteurs, les percepteurs et les directeurs.
Mais cela posa beaucoup plus de problèmes pour les chirurgiens, les médecins, les tailleurs et les posticheurs car le résultat n’était pas toujours à la hauteur...
On reconvoqua les plus grands savants, les prêtres et les bourreaux. Mais aucun n’était plus vraiment un grand savant, un prêtre ou un bourreau. Les vrais étaient partis faire autre chose. Adonc on les renvoya chez eux. Les bourreaux ne furent pas ravis et l’incident n’en resta pas là.
On prit peur alors on condamna à mort les usurpateurs, et les faux juges qui condamnaient à tort et les juges des juges et leurs juges à eux. On remplit les prisons et on les vida. Et tout le monde retourna se cloîtrer chez soi.
Alors les hommes regrettèrent la vie d’avant, avec une tête unique et une vie monotone. Tout était plat et simple. Du premier au dernier jour. Quand on ne s’éprenait de rien de fabuleux, qu’on ne désirait pas être le voisin de son voisin. Quand être demandait du temps et de l’effort. Quand on pouvait au moins pleurer.
Un sort, un dieu ou simplement la nature eut finalement pitié et leur rendit leur tête durant une belle nuit de pleine lune. Sauf à ceux à qui on l’avait coupé entre temps évidemment.
Le matin, surpris, chacun se regarda à nouveau dans le miroir. On avait fini par oublier à quoi on ressemblait vraiment. On observa son nez, ses yeux, son menton, ses dents, ses vrais cheveux...

J’ai des pustules, des poils, des cicatrices et des taches... J’ai un nez tordu, des yeux pas bleus bleus, des cheveux crépus et gras à la fois... ça ne va vraiment pas !

Et les hommes se lamentèrent encore et à nouveau. Et cette fois ils pouvaient pleurer....
Alors là un sort, un dieu ou simplement la nature commença à perdre patience ! Jamais content les hommes ? Très bien ! Qu’ils attendent demain, je leur réserve une nouvelle surprise...

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