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C'est quoi, la liberté ?

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Luc Moyères

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« C’est quoi, la liberté » la question sur son écran interpellait visiblement Lucas. Ce correspondant LinkedIn, Joao Da Silva, était décidemment vraiment particulier.
Lucas Oñera était redevenu depuis peu résolument actif sur ce réseau professionnel, car il commençait à avoir un peu la bougeotte. Il avait accepté l’invitation de Joao trois semaines auparavant. En effet, celui-ci, Brésilien de son état LinkedIn dixit, présentait un profil assez analogue à celui de Lucas : même cycle de formation, parcours professionnel assez voisin, et même tranche d’âge. Un contact potentiellement utile, en somme, quand on vise un job, et pourquoi pas dans l’international. Leurs contacts s’engagèrent d’ailleurs directement en anglais.
La plupart des cent cinquante contacts de Lucas se contentaient de liker ou de commenter ses quelques articles ou les posts qu’il partageait, certains lui demandaient de temps à autre des recommandations, des avis sur ses emplois ou des noms de décideurs à contacter. Lui, Joao, il semblait arriver de la galaxie d’à côté, tout juste atterri, tout neuf.
Ses questions se montraient le plus souvent surprenantes, désarmantes comme celles des enfants, qui nous poussent mine de rien dans nos retranchements, jusqu’au constat d’impuissance à répondre. Une sorte de Socrate du Net, au fond ; et ça intriguait fortement Lucas. S’il avait su... car son pressentiment n’était pas : Joao n’était qu’un avatar. Mais pas un avatar de E.T. ou autre créature interstellaire ; pas un humain non plus. Il se nommait Wànnéngdànao, pour autant qu’un nom signifie quelque chose pour lui. Pour être plus précis, derrière l’avatar brésilien et ce nom imprononçable, apparaissait enfin le vrai marionnettiste : Zhang Hongfeng.
Monsieur Zhang était informaticien. Il servait, car ça marche plutôt ainsi dans son pays, le programme « cerveau universel », traduction du fameux nom. M Zhang travaillait donc pour une autorité très, très, haut placée, dont il ne connaissait d’ailleurs que les consignes précises et strictes, servilement (vers le haut) et autoritairement (vers le bas) transmises par son chef de département. Comme quasiment tous ses compatriotes obéissant à un lointain pouvoir suprême, il bossait donc et ne pensait pas trop... sauf à produire ce qu’on lui demandait et à effacer tout problème qui aurait pu survenir.
Zhang n’était en fait qu’une des innombrables fourmis d’un gigantesque programme d’IA, d’intelligence artificielle, qui poursuivait deux buts hautement stratégiques : il s’agissait avant tout de créer une machine et ses interfaces, capable de compilations inédites d’une masse inimaginable de données pour appuyer, orienter et accélérer les progrès de tous les domaines techniques, voire de réaliser directement, bientôt sans doute, des découvertes . Mais il s’agissait aussi, pour permettre que la machine s’auto-instruise, de récupérer dès maintenant le maximum de données utiles, exploitées très prosaïquement dès ce jour par des chercheurs de chair et d’os, en allant pêcher ces données à tout endroit de la planète qui aurait pu en recéler.
Cet apprentissage hors norme était bien sûr, puisqu’on construisait une intelligence surpuissante sur le modèle de la nôtre, supervisé et ajusté par des fourmis surdiplômées telles que M Zhang. La machine, encore impubère mais déjà un peu dégourdie, avait fort justement ciblé LinkedIn comme réservoir de donneurs d’informations potentiels. Tout aussi dévouée à ses buts que M Zhang, voire plus puisque rien ne pouvait l’en distraire, elle avait détecté toutes les entreprises dont les contacts pourraient éventuellement contribuer. Une tradition multiséculaire de la copie ouvrait tout le champ des possibles, légaux ou non, moraux ou pas, à cette fructueuse collaboration à construire. L’ordinateur avait alors pris conseil de ses programmeurs pour apprendre comment approcher ces proies. L’idée de créer de faux profils pour établir d’abord la confiance entre pairs avait été émise, approuvée en très haut lieu, et aussitôt mise en œuvre. Joao était ainsi apparu, entre autres.
Un tout petit grain de sable s’était pourtant glissé dans toute cette perfection, que M Zhang, et lui seul, avait détecté. Cerveau universel avait ramené Lucas dans ses filets, car son nom correspondait, pour ses algorithmes, à celui d’une firme aérospatiale du plus haut intérêt. M Zhang, subtilité humaine encore ignorée de la machine, l’avait aussitôt repéré. Il y avait vu l’occasion d’apprendre, pour lui, beaucoup de vérités sans filtre sur l’occident, et avait alors pris la main pour piloter en douce ce contact particulier... et il y avait pris goût.
La réponse de Lucas venait d’arriver. Il avait vraiment fait dans la pédagogie : « La liberté, c’est la capacité donnée à chaque personne pour choisir elle-même ce qu’elle fera. Elle suppose que tous les hommes soient égaux, puisque chacun a le même droit à cette liberté. Elle suppose aussi le respect, car les choix des uns ne doivent pas nuire aux autres. Elle demande également que les gens soient éduqués, car pour choisir il faut avoir des connaissances sur les choix et leurs conséquences. Elle oblige donc les gens à se respecter, à se sentir solidaires et à collaborer. Bien exercée, elle conduit à une société à la fois harmonieuse et efficace, mais dépend beaucoup, dans les faits, de la qualité individuelle, intellectuelle et morale, de chacun des membres de cette société. » Zhang Hongfeng resta pensif : dressé à l’obéissance, voire à la servilité, il se sentait confusément entrevoir un monde hors de sa compréhension.
Cerveau universel le réveilla le soir même, car lui, il avait compris. Il avait repéré l’impact décisif de ce minuscule paragraphe noyé dans ses Giga-myriades de données diverses. C’était vraiment une machine prometteuse. Ses outputs de la journée mentionnaient en haut de liste les conditions stratégiques de la découverte et du progrès durable : la liberté de s’exprimer sans censure, le partage entre égaux, la justification morale des privilèges et l’acquisition généralisée de connaissances.
Là, ce fut au tour de Zhang de comprendre. De comprendre et de trembler, car la machine sans âme n’avait cure des usages et pratiques du Parti. Elle ignorait les contraintes de la société, les exigences, persécutions et voltefaces du Haut Comité, les mises en camps de redressement, les autocritiques publiques que lui, Zhang avait connues et ses parents avant lui, quand ce n’était pas pire encore. L’engin venait simplement de « mettre le doigt » sur un tabou : le caractère majeur qui limite la capacité au progrès dans les sociétés totalitaires ; un blasphème, en somme.
Tremblant d’être découvert, malgré la trace infime laissée par ses interventions, il oublia aussitôt de reprendre contact avec Lucas, qui oublia de son côté en quelques semaines cette séquence d’échanges intrigante. Il rendit la main à la machine et retrouva sa quiétude ordinaire, celle de vivre oublié des ennuis que l’on appelle parfois, là-bas, Harmonie.
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Atoutva · il y a
Une histoire prenante, pour une excellente question. Mieux vaut ne pas trop se fie à la machine.
(à propos du vote, même réflexion que Fred Panassac)

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Paul Thery · il y a
Un texte bien construit et digne d’intérêt sur la part que l'IA va prendre dans nos sociétés et les dérives qui vont s'ensuivre, avec une note d'espoir venant du caractère incorruptible de la machine, ce qui est franchement original ! (un récit ni trop démonstratif, ni larmoyant , au cas peu probable où vous auriez besoin d'être rassuré !)
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Luc Moyères · il y a
Merci de ce commentaire sympa, mais en fait ce texte n'est finalement pas au concours. Chaque auteur n'a en effet droit qu'à un dépôt, et j'avais déjà utilisé cette possibilité pour un texte nettement plus décalé et très différent, dont l'idée m'était venu antérieurement. La difficulté est en effet, à mon avis, de faire passer un message de fraternité, sans tomber dans la démonstration ou le larmoyant. J'essaie seulement d'y parvenir, mais ne suis pas bon juge en la matière.
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Fred Panassac · il y a
Un texte qui illustre brillamment l'article 12 il me semble ! Pourquoi ne puis-je pas moduler mon vote alors que votre texte passionnant se trouve dans le concours ?
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