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C'est parce que je m'appelle Sylvie que je vis dans une forêt

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Sylvie Franceus

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J’en étais là de mes songes assis, lorsque je vis mon voisin, le petit peseur. Il vint me raconter son histoire. La voici.
Je rêvais sous les branches nues d’un bouleau blanc et frileux lorsque le vent emporta mon chapeau pointu et pourpre.
Il se mit à planer comme un cerf-volant dans le ciel enloupioté d’étoiles.
Mes cheveux d’avant manifestèrent une objection silencieuse. Je me rappelle, ils étaient oranges. Ils émettaient un son sur la laine de mes moufles lutines. C’était de la paillette musicale. Elle crissait comme les graines de chanvre sur la meule granitique de mon père.
Maintenant, mes mains frottent la voûte surprise de mon crâne qui est rugueux comme l’écorce des troncs forestiers d’ici.
Un courrier tubulaire et sarbacané vient de se poser sur mon os rond, sans cheveux et désormais aéropostal.
Le message lesté est endommagé. Il semble avoir mal supporté le voyage céleste.
Je dépose le petit paquet dans le creux de mes mitaines comme un oisillon rescapé du ciel.
Le colis fuit.
Des lettres gouttent sur mon paletot palot. Encrées de sombre, elles suintent, les lettres.
Quel est ce liquide flasque qui me tombe dessus et que je ne retiens pas ?
On dirait un orage microscopique. On dirait une mousson minuscule. On dirait une larme sans regard.
Enfin, le message dit sa nouvelle que je lis d’une voix entortillée sur ma luette fluette.
Les yeux dans le plat de mon horizon, je perds mon nord.
Une hiérarchie dictatoriale vient de plaquer au sol mes certitudes maintenant endeuillées. L’abime est profond et je tombe dedans, pour cause de rentabilité climatique et écologiquement exploitable.
Une lettre me fait basculer dans une faille fine mais fatale.
Une lettre. Juste une lettre. Une voyelle.
Les mots sur le message interdisent désormais mes petites joies. L’âcreté de la nouvelle me fige dans un flagrant débit de chagrin embué et salé.
Il faut vous dire que ces derniers automnes ont été rudes mais jamais, vous m’entendez, jamais, je n’ai cessé de peser.
Je suis le petit peseur de brame et le brame, je le pèse bien. Vous pouvez me croire.
Le brame est un chant difficile à peser, rien à voir avec celui du coucou, de la belette ou même du sanglier.
Le brame est rebelle. Il est puissant. Il dit ce que le cerf a dans les tripes. Il le dit haut et fort. Si haut et si fort que moi, le petit peseur, je crampe mes muscles pour l’attraper avec mon épuisette à brame.
Je ruse et le brame, je le pèse à mon aise.
J’ai, dans mon escarcelle, de la poudre aux yeux de biche.
Aucun cervidé normalement constitué ne peut résister à mon souffle turquoise et pigmenté. Le grand herbivore broute la ronce avant le combat. Il règne en roi de bois sur la clairière qui transpire de crainte.
La sueur végétale, ainsi condensée, est une brume presque bleue, à cause de la peur.
Le concerto de brame peut commencer.
Il résonne dans toute la forêt crépusculaire. Il est grégaire. Il rumine sa mélancolie saccadée en un cri de vainqueur qui tient tout juste sur mon trébuchet stable et solide.
Voici le brame pesé pour la dernière fois.
Trente-huit grimes de brame, c’est un bon score. Je suis content.
A la fin de l’automne, la forêt se repose et moi, je m’efface. Je suis un petit peseur mobile et flexible. Je délocalise. Je décentralise.
Je pars vers un lieu plus humide mais tout aussi familier : l’étang.
Ici, un seul poisson justifie mon emploi de peseur : la brème.
La consigne n’est pas contestable. Je ne la conteste pas. La brème a été désignée comme reine du panel de l’eau marronnasse et fragile.
Je suis le petit peseur de brème et la brème, je la pèse bien. Vous pouvez me croire.
Ce sont les silences de la brème que je dois peser plus que son poids.
Ce qu’elle est belle avec son petit corps plat comme un plateau en argent. Son décolleté échancré suggère sa divine caudale sculptée de bronze. Ses yeux, petits et ronds, guettent mon arrivée, petite et ronde.
Elle me reconnaît. Je l’ai apprivoisée. Je ne chuchote pas. Je me tais.
Je fuis le reflet que l’air saturé d’eau renvoie, comme une vitre mal lavée, sur mon visage timide.
La brème se tait. Elle bée. Sa bouche pend et sédimente la vase. L’eau bulle. Elle coule. Elle ruisselle. La brème frotte l’eau et fabrique son son. Il est presque silencieux, limpide et clair et je le pèse avec mes petits bras verts.
Ils sont agrippés aux écailles dociles et consentantes.
Ma peau est un buvard qui absorbe les sons muets du poisson immergé. J’éponge les miettes de sons qui coulent sur mes joues comme des larmes sèches.
Je pèse les armes pacifiques de ma brème et je consigne ses alarmes émotionnelles dans mon cahier embrumé d’un vacarme muet.
Une lettre. Juste une lettre. Une voyelle.
La hiérarchie du bureau des poids admet son erreur manuscrite et indécente. Sa faille est mon chagrin.
Peseur de brame.
Peseur de brème.
Peseur de brume.
Une lettre. Juste une lettre. Une voyelle.
Le U.
Ce soir contraint, je pars à l’affût de la brume. Je suis un drôle de troll qui s’apprête à peser le mou du ciel.
Je ne veux pas peser la brume. Je ne veux pas de cette fausse Chantilly compacte et météoritique dans mon cahier de petit peseur.
Le gros nuage blanc touche le sol. Il s’agite. Il s’entortille. Il s’escorgote.
Il aspire et siphonne mon petit corps subitement projeté dans une spirale familière que j’avais presque oubliée.
Un gratouillis sur le dessus de ma tête accompagne un geste ancien. Mes mains caressent un souvenir retrouvé. Mes cheveux oranges sont ma friche d’avant que mes doigts ébourriffent. Mon chapeau pointu et pourpre est là aussi.
Le cerf brame, la brème silence et la brume, hors la cale, lèche les lumières éteintes et teintes du beau d’ici. Le moulin arrière fait le vent qui pousse l’air loin de ma minuscule barque en noyer.
Maintenant, j’ai deux-mille-six-cent-trente-huit ans, il est temps que je prenne ma retraite anticipée.
Secouez les bulles de Champagne, on se rejoint dans la clairière.
On nous attend là-bas, je crois.

PRIX

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Aspho d'Hell · il y a
Certains sons sont lourds, mais moins lourds de sens qu'un silence... prolongé jusqu'à l'éternité.
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Leméditant · il y a
Bizarre, étrange, brumeusement fascinant, les mots jonglent entre eux et la forêt mystérieuse ne livrera sûrement pas tous ses secrets... Bonne chance .
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Guy Bellinger · il y a
Je ne serai pas peseur de brime car vous brimer n'est pas mon intention malgré mes 3821 ans et mes cheveux orangés. Bien au contraire. Je suis par trop sous le charme de votre imaginaire foisonnant pour cela. Ce conte, féerique, imaginatif, poétique et humoristique à le fois (un cocktail peu courant) est proprement magique. J'adore.
Je vous proposerais bien un récit tiré de ma plume un peu folle elle aussi, mais cela nécessiterait un peu de temps car mon « Conte de fées » (http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/conte-de-fees-1) est assez long. Il pourrait, si vous en relevez le défi, vous plaire lui aussi (ou pas, ne vous sentez obligé de rien).

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Sylvie Franceus · il y a
Oh ... merci Guy pour toutes ces gentilles paroles qui font bime bame boume et secouent les branches de ma forêt intérieure !
Je vous ai lu et j'ai aimé, bien sûr
sylvie

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Denys de Jovilliers · il y a
Très joli, beaucoup de poésie. Une belle façon de concourir pour ce prix !
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Sylvie Franceus · il y a
Merci mille fois de cet avis doux
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Bernard Boutin · il y a
De brame en brème, de brème en brume, d'aventure en aventure, de féérie en poésie tu nous entraînes avec gourmandise dans le sillage de ton inspiration sylvestre Sylvie !
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Sylvie Franceus · il y a
Voui !!!
Mais là, je suis en panne de mots.... je doute.... ggggggggrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr
Merci Bernard

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Patrick Lanoix · il y a
Un récit où imagination et poésie se partagent la vedette, décidément les voyelles sont de grands voyous! + mon vote.
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Sylvie Franceus · il y a
Merci d'être passé me lire et de me dire ceci. A bientôt
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Jo Theroude · il y a
Une petite brume de folie ne fait pas de mal en ce début d'année. Je suis très occupé en ce moment et je n'ai malheureusement pas beaucoup de temps à consacrer à Short, mais de temps à autre, j'essaie d'y faire un petit tour. Je vous offre mes votes !
Aussi, je prends un peu de temps pour vous dire que vous devez absolument lire ceci : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/lemprise-des-tenebres.
À bientôt !

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Sylvie Franceus · il y a
Merci Jo et prenez le temps comme il vient et ce sera bien. Impossible d'accéder à votre lien... chépa pourquoi...
Oui, à bientôt
sylvie

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Zouzou · il y a
...une histoire un peu déjantée comme j'aime ! +5
moi , si tu l'aimes , Lafée , j'ai mon "Ensuquée " , et Belle Année !

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Sylvie Franceus · il y a
Merci beaucoup !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Sylvie Franceus · il y a
Merci beaucoup à vous
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