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C'est l'histoire d'un dépressif, d'un SDF et d'une araignée.

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Samuel Choron

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J’ai 27 ans. Aujourd’hui, comme bien d’autres jours, résonne encore et encore dans ma tête la même question : « Est-ce qu’il y a un but à tout cela ? ».

Dans mon entourage, les situations évoluent. Les amis se marient. Ils deviennent pères et mères. Moi j’avance le regard creusé, la mine sombre et les traits fatigués. Je ne possède rien et je n’existe que par le prisme d’essais. Ma descendance, si elle existe, est lointaine et mon union pas pour demain. Alors, anxieux, je m’interroge sur ce grand jeu dont je ne cerne qu’avec peine les règles.

Il est 13h32. Je mange sans plaisir un sandwich gavé à l’additif. Un SDF s’approche et me demande une cigarette. Il s’excuse, il a passé une très mauvaise nuit et ne parvient pas à se réveiller, me dit-il. Je lui demande pardon à mon tour, je n’ai pas de cigarettes sur moi, j’essaie d’arrêter.
Il s’en va. Dépité, triste, malheureux. Il parle de sa nuit à nouveau alors qu’il s’éloigne. Une partie de lui doit penser qu’il dort encore.

Je fixe mon regard devant moi, contemplant l’étendue bétonnée d’immeubles à l’abandon de l’autre côté du chemin de fer. Le temps est gris, pluvieux. Maussade, comme mon humeur.
J’ai mal pour ce SDF. Je me demande pourquoi. Pourquoi tout cela ? Et inévitablement... Est-ce qu’il y a un but ?

Je rêve de cinéma, de plateaux, d’acteurs, de mises en scène. Je rêve de regards entrecroisés, de gestes imperceptibles. Je rêve d’histoires incroyables, de quêtes épiques et de récits existentiels.
Ce pauvre vieux rêve d’une cigarette. Pour se sortir de ce demi-sommeil. Pour se convaincre qu’il dort depuis trop longtemps peut-être.
Il y avait de la folie dans son regard. Pas de la folie furieuse. Non. La folie d’un homme qui a vécu avant la rue. Celle d’un homme qui a perdu, aussi, avant la rue. Comment en est-il arrivé là ?
Si la précipitation de trouver un en-cas nicotinique ne l’avait pas poussé si vite loin de moi, je lui aurais demandé.

J’ai 27 ans et une trouille du diable de tomber dans ce même désespoir. Mais que vaut-le mien aujourd’hui ? Cet homme, lorsqu’il trouve un coin chaud, lorsqu’il allume cette cigarette enfin trouvée, n’est il pas plus heureux que moi, l’éternel insatisfait attendant quelque chose qu’il ignore ?
Quelle est ma cigarette ? Qui va me réveiller, me sortir de ce coma, de cette obscurité léthargique où tout se joue mais rien ne se passe ?

Alors que le SDF trace son chemin au loin, mon regard se pose sur une araignée qui, tête en bas, marche sur l’air, soutenue par un fil que je ne perçois pas. Elle défie la gravité à toute vitesse en se dirigeant vers le bâtiment, s’apprêtant à entamer son ascension. L’immeuble fait 7 étages de haut. Jusqu’où ira-t-elle ? Le sait-elle seulement ?
Elle s’élève, petit à petit. Malgré le vent qui souffle contre elle, malgré la finesse de son fil sur le métal glissant qui recouvre le building. En cet instant, cette araignée m’impressionne. Je me convaincs que si elle le désirait, elle pourrait, si ce n’est aisément au moins sans aucun doute, atteindre le 7ème étage. Oui, elle pourrait y arriver. Bravant cette tempête qui, pour moi, n’est qu’une bise. Glissant, ripant mais s’accrochant toujours à ce fil ténu qu’elle tisse au fur et à mesure, ultime représentation de sa ténacité. Son fil plierait oui mais ne romprait pas. Elle tomberait peut-être parfois, perdant ce qui serait des kilomètres de distance à ces 8 yeux arachnéens, mais elle continuerait son ascension. Parce qu’elle aurait décidé que sa toile méritait les hauteurs. Parce que cette vue lui appartenait aussi.
Je me convaincs que cette si petite créature est décidément bien capable. Sans doute parce qu’elle ne songe pas au pourquoi. Elle grimpe, elle rejoint son point B, point barre.
Puis avant de savoir ce qu’elle avait décidé, avant d’avoir une réponse à ma conviction, je la perds de vue.

J’ai 27 ans et alors que les questions s’accumulent dans ma tête, aussi vite que l’argent s’échappe de mon compte en banque et que les solutions s’évanouissent souvent avec lui, je me reprends à fixer une métaphore de ma vie : la gare est vide, les trains sont à l’arrêt, les voyageurs attendent.
Ces quelques minutes écoulées résonnent en moi. Cette improbabilité entre un dépressif, un SDF et une araignée. Cet instant se définissant dans la relativité.

Deux pensées me viennent.

Je veux être cette araignée à la conquête de mon 7ème étage.

Et j’ai très envie d’une cigarette.
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