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C'est la fin

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Em Gottar

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Je te déteste. Je te hais comme je n'ai jamais haï personne. Le problème, c'est que je suis coincée avec toi dans cette rame de métro en ce moment même. Je te regarde, assis en face de moi. Tu es gras, vieux, et extrêmement laid. Dire que je me suis laissée séduire par ton portefeuille et ta grosse chaîne en or. Jamais encore je n'avais éprouvé autant de regrets. Je n'ai certes que vingt-et-un ans, mais je pensais être une jeune femme intelligente et réfléchie depuis bien longtemps. Et non. Je ne suis qu'une gamine idiote attirée par tout ce qui brille. Je suis vaine. Plus encore que je te déteste toi, je me déteste. Pourquoi me suis-je fais cela ? Certes mon père n'est pas le plus fortuné des hommes, mais quelqu'un à mon goût aurait bien fini par vouloir de moi même sans dot conséquente.
Et puis quoi! Nous sommes en 1949 ! Nous venons de vivre un événement traumatisant, comme jamais plus il n'y en aura -du moins je l'espère pour les générations futures. En plus de cela, j'ai à présent le droit de me rendre à la mairie pour voter ! Moi, une femme ! La France a vécu de terribles choses qui l'ont rendue encore plus grande et plus forte. Au-dessus de nous, à la surface, se dressent la Tour Eiffel et l'Arc-de-Triomphe, symboles de l'immortalité française. Et moi, pendant ce temps-là, je vis comme l'on vivait à l'époque de ma grand-mère : je me jette éperdument dans les bras du premier vieillard qui s'entiche de moi.Tout ceci, je le pense, mais je n'ose te le dire en face. Au fond, tu m'émeus un peu. Je refuse de te faire de la peine.
Je suis soudain prise d'une envie folle. Et si, à la prochaine station, je sortais de la rame, et m'enfonçais dans l'inconnu ? Je partirais en courant et en riant de toutes mes forces, comme une tigresse qu'on aurait soudain libérée de sa cage. Mais non, c'est ridicule. Moi qui ne veux pas te faire de peine, jamais je ne pourrais faire une telle chose! Cela dit, maintenant que cette idée a traversé mon esprit, je ne peux m'en défaire. Telle une héroïne romantique, je m'imagine errant dans les rues de Paris, seule mais libre. Tu me dis que je ressemble à Danielle Darrieux. Que diraient les gens, s'ils voyaient une jeune beauté courir ainsi, échevelée et folle, dans le crépuscule parisien ? Mais soudain cela m'apparaît comme une évidence : il faut que je le fasse. C'est maintenant ou jamais !
Je sens malgré moi mes lèvres s'étirer en un sourire. Je trouverai un moyen de quitter Paris. Qui sait, je pourrai peut-être aller vivre en Italie ? En réalité, peu m'importe où je finis, du moment que je m'éloigne de toi. Et bien peu m'importe que tu souffres. Toi aussi, après tout, tu m'as fait souffrir. J'ai passé des nuits entières depuis notre mariage, il y a presque un an, à pleurer en écoutant le bruit lourd et disgracieux de ta respiration. La respiration d'un homme puant la mort.
Je te déteste. Je te hais comme je n'ai jamais haï personne. Et rien ne m'oblige à rester coincée ici avec toi. J'ai fait une grosse erreur, il est temps que je me rattrape.
Nous arrivons à proximité d'une station. Je prends mon courage à deux mains. Lorsque la rame s'arrête, je ne jette pas un seul regard derrière moi et me précipite vers la porte. Quand celle-ci s'ouvre, après quelques secondes qui me paraissent être une éternité, je me jette avec délice vers l'extérieur. Je fais quelques pas timides vers l'avant, et j'entends soudain derrière moi une voix qui me glace le sang.
« Bravo ma chérie ! »
Je me retourne et me retrouve nez-à-nez avec ton faciès tant détesté.
« Bravo, répètes-tu, j'ai failli oublié que nous sortions à cette station ! »
Je m'en veux tellement. J'ai été si stupide. Trop concentrée sur mon plan, je n'ai pas réalisé où nous étions. Je peux encore m'enfuir et me perdre dans la foule parisienne. Jamais tu ne me retrouverais. La question est : en aurai-je le courage ?

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Partner · il y a
Mais alors ce n'était pas encore le RER ni même la RATP mais la CPM compagnie parisienne du métropolitain quand j'apprenais à déchiffrer Dubo, Dubon, Dubonnet. Bon enfin, j'espère qu'elle s'en sortira.
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Arlo · il y a
Excellent récit fort bien réussi. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond de yeux " de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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