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FINALISTE
Sélection Public

En hommage à Nicole L.

 

Il a renoncé à les appeler. Les mots n’auraient pas pu franchir ses lèvres. Alors il a envoyé à ses deux sœurs, un SMS. « C’est fini ». Et puis il a éteint son portable. 

C’est fini. Trois petits mots dérisoires sur des yeux qui se ferment. Trois mots ordinaires pour attester de toute une vie.

C’est l’infirmière de la relève qui l’a trouvée. Quand elle est passée, au début de son service, elle a tout de suite vu que la patiente de la chambre 17 avait cessé de respirer. Elle s’est penchée vers l’homme qui s’était assoupi.
Elle a dit :
— Monsieur Colleaux… C’est fini. Votre mère est partie dans son sommeil. 
Elle s’est un peu affairée autour du lit puis elle a ajouté, sûrement dans l’intention de le réconforter :
— Elle est en paix à présent.

Il était six heures du matin. Elle était partie. Elle avait lâché prise, sa petite maman. Dans son sommeil, peut-être, mais tandis que lui aussi s’était endormi. Et c’est la première chose qui l’écrase. Parce qu’il s’était juré qu’elle ne franchirait pas seule le grand passage, il s’était juré qu’il lui tiendrait la main. Jusqu’au bout. Jusqu’au dernier souffle. Et pourtant, comme il le redoutait ! Comme ça le terrifiait d’accompagner cet ultime signal de vie. Il était tétanisé à l’idée de cet instant où les poumons ne se rempliraient plus. Y aurait-il des ratés, une lutte ? Il s’était arc-bouté contre sa peur, il demeurerait avec elle, il ne l’abandonnerait pas… Et puis voilà, tout bêtement, avec toutes ses promesses et tout son amour de fils, il s’était assoupi ! Alors, elle avait basculé, seule, et il ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle l’avait fait volontairement. Qu’elle avait lâché prise, précisément quand son enfant était assoupi parce qu’elle connaissait sa peur, parce qu’elle voulait une fois encore, une ultime fois, le protéger.

C’est fini. L’infirmière l’a répété. Il va falloir enlever le corps… Alors, il a demandé :
— S’il vous plaît, pas tout de suite… Laissez-la encore un peu… 

Et le voilà, comme assommé, anesthésié dans un sas où n’entre pas encore le chagrin, où la mort n’est pas encore actée. Il ne pleure pas. Il écrit à la fratrie : « C’est fini ». Puis il éteint son portable. Incapable de répondre aux quand et aux comment qui ne manqueront pas de dégringoler. Incapable de parler. Juste se glisser avec elle dans un étrange abandon. Pas de paix, non. Ce mot-là, c’est pour rassurer ceux qui restent. La chambre est dans la pénombre. Il regarde. Il ne comprend pas ce qui s’est passé. Hier soir encore, c’était sa petite maman, à présent, c’est une absente. Plus rien d’elle. Pourtant, il ne pleure pas. Pas encore. Il est juste sidéré. Elle a lâché sa main. Elle est partie. En route vers l’oubli.
Demain, dans les prochains jours, il y aura les formalités, les démarches administratives, les obsèques à organiser, ils seront ensemble, serrés, rassemblés, les trois enfants et toute leur famille, si serrés qu’il n’y aura pas de place pour le vide, pas encore.
C’est plus tard que l’absence se fera criante.

Lui, l’homme toujours par monts et par vaux, à qui enverra-t-il son message quand il partira en voyage, ou en vacances avec Aude et les petits ? Qui attendra, quelle que soit l’heure, le décalage horaire, le petit message qui dira : « Arrivé(s) à bon port. » Et qui lui enverra en retour les mêmes mots gonflés de cette tendresse indéfectible : « Prends bien soin de toi, mon Grand » ou « Profitez bien de l’été » ? Sans le savoir, il était avide de ces petites attentions. Et s’il prétendait parfois que ça l’agaçait, il ne sait pas encore comme elles vont lui manquer. Il ne sait pas encore à quel point on se sent perdu quand on part sans personne à rassurer. C’est fini. Le voilà rendu à sa fragilité.

Et qui apaisera l’homme surbooké ? Le fils qui appelait chaque fois qu’il se sentait au bord de l’explosion. Alors, de sa maison de Lorraine, sa petite mère savait l’apaiser, elle l’écoutait, longtemps, puis elle lui parlait de son jardin. Du parfum du tilleul mêlé au chèvrefeuille et elle restait sur sa terrasse, jusqu’à ce que la nuit bute sur le village… Elle lui parlait d’une belle salade que les limaces avaient engloutie… ou de la pie du grand frêne qui jacassait autour d’elle… Elle lui parlait du ginkgo qui avait mis sa couronne d’or… ou bien c’était le chat qui ronronnait sur elle et elle ne bougeait pas pour ne pas le déranger et lui, le fils qui lui arrachait toutes ces petites choses de la vie, qui les gobait toutes à la fois pour se ressourcer, qui s’apaisait comme un enfant à qui on redit son conte préféré : jamais ne l’avait effleuré l’idée que tous ces petits bonheurs égrainés en offrande étaient peut-être aussi le revers d’une vaste solitude. Quand il se sentait régénéré, il l’embrassait vite fait, mal fait et à la prochaine chute de moral, ma petite maman. C’est fini. Le voilà seul avec lui-même.

Et qui transmettra son enfance à Margaux qui vient de perdre sa mamie ? Depuis la naissance de l’enfant, sa petite maman avait recommencé à parler de son enfance à lui. Elle avait ramené à la surface mille souvenirs minuscules, des récits émouvants, des saynètes joyeuses et à présent que sa fille venait d’avoir quatre ans, dès qu’on arrivait chez Mamie Nicole, son histoire préférée c’était celle de son père.
— Et qu’est-ce qu’il faisait mon papa quand il était petit ? 
Et il les entendait rire toutes les deux… Son enfance ravivée, restaurée à travers les yeux de sa fille : chaîne brisée nette. Perdue. Car il sait que la mémoire est volatile, que l’enfant est trop petite et son fils qui n’a que quatre mois, ne l’aura même pas connue. C’est fini. Le continent de l’enfance est englouti.

— Monsieur Colleaux, il faut y aller maintenant. Sortez, s’il vous plaît, c’est mieux. Sortez ! Ça ne vous concerne plus.

C’est fini. Il n’y a plus de rempart entre la mort et lui. Sa petite maman vient de s’en aller.
Alors, le chagrin déboule.

PRIX

Image de Automne 19
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Fabienne Maillebuau · il y a
Scène d'une disparition saisissante, où le souvenir de l'absente ressurgit avant d'être envahi par la douleur, le parent défunt nous ramène aussi à notre propre mort, et ce départ fait basculer notre enfance dans l'oubli aussi.Très beau.
Je vous invite sur "Notre choix pour la vieillesse'' "Cancuterus " et "Fleur du mal" le tout se lit en moins de trois minutes.

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Georges Marguin · il y a
La maman, c'est une cannequand on perd cette canne, on boîte pendant longtemps encore. Très bien décrit.
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Lili Caudéran · il y a
C'est exactement ça...
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Mome de Meuse · il y a
Mille mercis, Lili.
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Jean-Francois Guet · il y a
bel hommage ...
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Mome de Meuse · il y a
C'est très gentil Jean François. Merci beaucoup
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M. Iraje · il y a
Comment ne pas revoter ... ?!
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Mome de Meuse · il y a
C'est vraiment gentil, Merci, Mirage.
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Virgo34 · il y a
Bonne finale, Mome !
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Mome de Meuse · il y a
Merci beaucoup, Virgo.
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Dolotarasse · il y a
Relu avec la même émotion. Belle finale, Mome.
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Mome de Meuse · il y a
C'est tellement gentil, Dolo. Merci.
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Sylvie Neveu · il y a
Oui, c'est un bel hommage
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Mome de Meuse · il y a
Merci, vraiment, Sylvie.
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Fred Panassac · il y a
Bonne finale, Mome de Meuse, mes voix renouvelées.
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Mome de Meuse · il y a
Merci beaucoup, Fred.
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André Page · il y a
Magnifique et si émouvant hommage, merci... :)
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Mome de Meuse · il y a
Infiniment merci d'être passé, André.
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